A Bout de Souffle

Lorsque l’on interroge les personnes sur les instruments qu’ils associent spontanément au Jazz, revient inlassablement la trompette, le saxophone, la contrebasse voire la batterie. Rarement la flûte. Et pourtant, comme nombre d’instruments à vent, elle est légitime et peut assumer sa part d’héritage.

Le premier nom qui vient spontanément à l’esprit est celui de Bobbi Humphrey. Cette flutiste américaine, née en 1950, s’est fait connaitre dans les années 70 avec son premier album, « Flute-In » (produit chez Blue Note), constitué de reprises comme « Ain’t no sunshine » de Bill Withers ou « The Sidewinder » de Lee Morgan, avec qui elle avait fait ses premiers pas musicaux. C’est surtout le troisième opus, sorti en 1973 sur le même label, qui confirmera l’immense talent de cette artiste. En effet, « Black and Blues » commence par deux classiques : « Chicago, Damn » et « Harlem River Drive ». Nous sommes à l’apogée de la fusion entre le jazz et la soul. L’album suivant, « Satin Doll » (toujours chez Blue Note) s’intègre parfaitement dans la lignée du précédent (« New-York times » ou « Ladies Day »).

Si nous restons dans cette période que j’affectionne particulièrement, il faut évoquer Gil Scott-Heron & Brian Jackson. Ce dernier est à la fois claviériste et flûtiste. Ils travailleront ensemble sur une dizaine d’albums dans les années 70. La légèreté de la flûte de Brian Jackson apparait sur de nombreux morceaux tels que « Or down you fall », « Speed Kill », « Free Will » ou l’indispensable « The Bottle ». L’apport de la flûte, caractérisé par la douceur de l’instrument, contraste avec la dureté du texte dénonçant l’alcoolisme et ses ravages dans la société. D’autant plus paradoxal lorsque l’on connait la vie de Gil Scott-Heron et l’addiction aux drogues qui ruinera sa carrière.

Il est impensable d’initier une thématique sur la flûte en omettant de mentionner Yusef Lateef. Né William Emmanuel Huddleston, ce multi-instrumentiste s’est spécialisé dans les instruments à vent. Outre le saxophone et la flûte traversière, il a utilisé le hautbois, le basson ainsi que d’autres instruments venant d’Asie ou d’Afrique. Contrairement aux deux premiers artistes, la carrière de Yusef Lateef s’échelonne sur une soixantaine d’années de carrière. Après des débuts avec Dizzy Gillespie, il prendra son envol au sein de différentes formations. Il sera même une des sources d’influences de John Coltrane par l’intégration d’influences orientales dans ses compositions. Si je devais extraire quelques morceaux significatifs du Yusef Lateef « flutiste », je citerai pêle-mêle des morceaux aussi différents que « Like it is », extrait du magnifique « The blue Yusef Lateef » (1968), l’interprétation du classique « First Gymnopedie », empreint de mélancolie, le plus psychédélique « The improvisers » (1976) ou l’apaisant « Nubian Lady » (1970).

Après avoir évoqué quelques artistes du passé, nous pourrions nous inquiéter du sort de la flûte en ces temps modernes. Soyons rassurés, elle a encore de beaux restes. Le meilleur exemple est Tenderlonious, un des mentors du renouveau de la scène Jazz londonienne. Nous avions déjà évoqué sa présence dans une chronique sur Le Jazzophone #14. C’est un acteur important de cette nouvelle génération qui profite de chaque interview pour rappeler la forte inspiration et influence de… Yusef Lateef (c’est commode pour l’enchainement). C’est d’autant plus vrai que son dernier opus, « The Shakedown », sorti cette année sur son propre label et accompagné du 22archestra, développe dès le deuxième instru un aérien « Yussef’s groove ».

Nous avons commencé par une femme et j’aimerai terminer par une autre femme, une très jeune américaine dotée d’un talent certain : Elena Pinderhughes. Âgée d’une petite vingtaine d’années, elle parcourt actuellement le monde aux côtés du jazzman de la Nouvelle-Orléans, Christian Scott. Je conseille à tout le monde sa prestation lors d’une session Tiny Desk Concert de NPR Music où elle accompagne Christian Scott.

On sent dans un premier temps une personne intimidée et réservée, mais dès qu’elle commence à jouer, elle a une aura et une assurance bluffante pour son jeune âge. Ses prestations donnent la chair de poule, meilleur indicateur lorsque l’on touche au sublime. Nous ne pouvons que regretter son absence lors de la venue de Christian Scott au Forum Nord en novembre 2017. Vous pouvez également l’écouter sur le très intéressant album « Stretch Music » (sorti en 2015).  En résumé, si votre enfant s’inscrit au Conservatoire et choisit la flûte, ne soyez pas inquiets. En revanche, s’il choisit la viole de gambe, je vais avoir du mal à vous rassurer. 

Ecrit par Cyril Hely

Un commentaire

  1. Roland Maraud 23 janvier 2019 20 h 44 min / Reply

    Bien dommage d’oublier Roland Kirk déjà chroniqué dans ces pages, bien dommage d’oublier tout de même Eric Dolphy, parfois crédité sous le nom de George Lane, bien dommage aussi de laisser Didier Malherbe pour les français.

    Elena Pinderhughes est encore bien tendre à côté de tout cela, son peu singulier, technique certes très acceptable (c’est le minimum), placement rythmique un peu en retrait.

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