#INTERVIEW Monk sous la plume de son parolier Jon Hendricks

MONK SOUS LA PLUME DE SON PAROLIER JON HENDRICKS
Selon les informations recueillies auprès de Michèle Hendricks, sa fille

Par Yaël Angel

Thelonious Monk aurait eu cent ans le 10 octobre 2017. Si les vocalistes peuvent lui rendre hommage, c’est notamment grâce à l’œuvre de Jon Hendricks.

« Jon Hendricks, you the only motherfucker I want writtin’ lyrics to my songs »1.

Jon considère cette phrase de Monk comme le plus beau compliment de sa vie. Qu’à cela ne tienne : il écrira sur ses morceaux les plus « vocaux ». Si certaines paroles n’ont pu voir le jour du fait de batailles entre éditeurs, on doit à Jon Hendricks sept des textes que Carmen McRae interprètera sur son album « Carmen Sings Monk » paru en 1988 chez Novus : Pannonica (Little Butterfly), Ask Me Now (How I Wish), Reflections (Looking Back), In Walked Bud (Suddenly), Rhythm-a-Ning (Listen To Monk), I Mean You (You Know Who) et Monk’s Dream (Man, That Was a Dream). Comment tout cela a-t-il commencé ?

« In Walked Jon »

Jon Hendricks se concentre dans la salle d’attente du studio d’enregistrement. Alors qu’il était venu là en simple auditeur, Monk lui a lancé quelque chose du genre : « – Tu aimerais chanter sur In Walked Bud ? ». Il a vingt minutes pour composer les paroles qui lui manquent pour chanter. Suddenly, la version vocale d’In Walked Bud, fera le tour du monde, en commençant par cette session d’enregistrement mémorable d’un album à la pochette non moins mythique : « Underground », paru chez Columbia Records. Les paroles (ci-dessous) dépeignent cet âge d’or où les stars du Be Bop comme Dizzy, Bud ou Monk se retrouvaient à la fin de leurs concerts respectifs pour jammer jusqu’à l’aube. Elles mettent aussi en exergue le jeu unique de Monk.

Monk, le pianiste percussionniste

« Monk was thumpin’   « Monk martelait les touches du piano Suddenly in walked Bud Soudain Bud est entré

And then they got into somethin’” Et ça déménageait”

Monk ne posait pas ses doigts en arrondi comme le veut la technique, mais parallèlement aux touches, ce qui fait qu’il les « percutait ». Cela rend son jeu inimitable, mais lui a aussi valu de cruelles critiques, parce que cette position ne permet ni souplesse ni vélocité. Mais Monk n’était pas un musicien de « performance ». Il s’était d’ailleurs mis une grosse bague tournante au doigt, qu’il remettait sans cesse à l’endroit pour, dira-t-il, s’empêcher de jouer trop vite !

Mais pas pour l’empêcher de swinguer ! Au contraire, si l’on doit souligner un aspect plus qu’un autre, c’est peut-être sa recherche du placement rythmique « juste ». Il disait : « If you think you swing, then swing some more ! »2. Jon Hendricks l’écrit ainsi dans Listen To Monk, la version vocale de Rhythm-a-Ning:

« Some folks swing, some others don’t “Certains swinguent, d’autres non

Don’t you be the kind that won’t Ne sois pas de ceux-là

Thelonious can do that Thelonious peut faire ça

You listen to this cat” Écoute ce gars.”

Monk joue Monk

Toute sa vie, Monk a fait du Monk. Johnny Griffin l’avait entendu jouer des phrases d’Art Tatum, puis déclarer : « Ca ne m’intéresse pas de jouer comme ça (…) c’est de l’imitation ». Il avait la même sincérité dans sa vie privée. Regardez son sourire sur les vidéos pour vous en convaincre. Pas étonnant comme similitude: on joue ce que l’on est. Jon admirait cela et c’est aussi la raison pour laquelle il a tant créé pour lui.

Dans Monk’s Dream (« Le rêve de Monk »), il écrit :

I dreamed of a life that was pure and true (…) Je rêvais d’une vie pure et vraie (…)
I knew it was music I had to play Je savais que je devais jouer de la musique
I dreamed when I played, I would play my way Je rêvais que, quand je jouerais, ce serait

à ma façon

Munie des textes de Jon Hendricks, la musique de Monk a pris un autre visage. En la rendant plus accessible à certains auditeurs, il en a élargi la diffusion. Amis dans la vie, amis dans la musique, ces deux monuments du jazz avaient ceci en commun : privilégier l’émotion et ne pas céder à la facilité. Certainement deux qualités qui font qu’un artiste traverse l’Histoire.

1 « Jon Hendricks, tu es le seul …… (Hum) dont je veux bien des paroles sur mes chansons »

2 « Si vous croyez que vous swinguez, et bien swinguez plus ! »

Ecrit par Yael Angel

JAZZ&VOYAGE Aller Retour

Visiter la Grosse Pomme peut être à la fois frustrant et passionnant. Pour paraphraser Shakespeare,«New York entier est une scène; nous ne sommes que des joueurs». Voyons ça.

Le lieu: New York, New York … « so nice they named it twice ». En tant que Mecque incontestée du jazz, presque tous les musiciens, à un moment donné, y prévoient leur pèlerinage. Ce sera intimidant, peut-être même humiliant. Premier effet: en tant que musicien, vos compétences seront affinées. Soyez prêt pour la compétition. Un ami proche, extrêmement doué, est revenu de cette ville et en 6 mois son jeu s’est étonnamment amélioré. Deuxième: il y a un public cosmopolite qui est témoin des transformations et y participe. C’est un plus pour tous ceux qui sont impliqués.

Les scènes: voici les plus évidentes: Il y a le «Village Vanguard», le «Blue Note» et «Jazz at Lincoln Center».  Il y a aussi « Birdland », et à Harlem le célèbre «Minton’s».

Certains des clubs moins connus sont souvent ceux où on rencontrera des musiciens internationaux à la recherche d’endroits où ils peuvent faire le bœuf. À Greenwich Village, mes favoris sont «Small’s» et «Mezzrow’s», dont le propriétaire, le pianiste Spike Wilner, parcourt souvent la France. Il y a aussi le «Fat Cat», une salle de jeux avec du jazz. J’y ai rencontré le batteur Jimmy Cobb qui a joué sur le chef-d’œuvre «Kind of Blue». L’«Eleventh Street Bar» a une « jam-session » incroyable et vous risquez d’y croiser l’illustre Barry Harris.

Chez « Arturo’s », pendant ses sessions tardives, on peut même manger une pizza en écoutant la musique. Au «Smoke» un bon dîner peut être suivi d’une jam avec des musiciens du niveau d’Aaron Diehl ou de Lawrence Leathers. Les mardis soirs ne seraient pas complets sans aller à la jam du pianiste Marc Devine au restaurant «Cleopatra’s Needle». Même le grand saxophoniste Lou Donaldson y vient chanter. Au «Café Loup» l’incroyable Junior Mance a joué tous les dimanches pendant des années.

Quant aux lieux français, il y en a un fabuleux qui s’appelle«Jules» où le batteur expatrié Renaud Penant a amené son spectacle. Le restaurant «Chez Josephine» rend hommage à la Baker. Les acteurs de Broadway y vont après leurs spectacles et passent la soirée à côté du piano. À Brooklyn à «Fada » j’ai écouté le guitariste français, Stéphane Wremble, avec son groupe de jazz manouche. Le batteur niçois, Thomas Galliano, est rentré en France après des années à New York.

Il y a beaucoup de musiciens français qui vivent à New York, mais beaucoup plus qui vont et viennent, ou qui habitent entre les USA et la France, tels que le trompettiste Fabien Mary, le saxophoniste David Sauzay et le guitariste Yves Broqui. Et notre Sébastien Chaumont et le guitariste Linus Olsson font souvent le voyage à travers l’Atlantique. La chanteuse américaine, Aimée Allen, le fait le dans l’autre sens pour chanter à Nice.

Par contre, toutes les «scènes» ne sont pas forcément des scènes. Parfois New York elle-même est la scène. À Central Park on trouvera de la musique jouée par des musiciens professionnels. Il y a également de la musique dans les terminaux de métro.

Les joueurs: Les musiciens de la ville forment un type de «Chœur grec» moderne, souvent hilarant, sur l’action dramatique et musicale. Nous avons déjà parlé de certains d’entre eux, mais il y a encore plus. Le pianiste et chanteur Johnny O’Neal, par exemple possède l’un des spectacles « live » les plus amusants que je n’ai jamais vus. Il a même interprété le pianiste Art Tatum dans le film « Ray ». Il était à Nice pour le Jazz Festival 2017. New York possède plusieurs personnages originaux, mais que l’on rencontrera plus facilement si on est accompagné par un natif.

Alors, le plus important…la musique!: Le jazz d’aujourd’hui est soutenu par un flux constant de jeunes musiciens qui viennent sur la côte Est pour bénéficier de la transmission. Ils viennent étudier à New School ou à Juilliard. Ils viennent apprendre à la façon de Bird, Miles et Trane en côtoyant des légendes comme Lou, Junior et Jimmy. Ils viennent du monde entier à l’atelier de Barry les mardis soir.

Donc, bien que parfois NYC puisse être un véritable théâtre de l’absurde, personne ne l’accusera jamais d’être ennuyeuse. Il y a pléthore de jazz de classe mondiale et on réalise qu’il n’est pas possible de tout voir en un seul voyage. Nous reviendrons.

Ecrit par Denia Ridley

#JAZZ&HISTOIRE Soul of a Nation

Nous sommes en mai 1963 lorsque James Baldwin rencontre, en comité restreint, Robert Kennedy qui était encore procureur général (son frère sera assassiné en novembre). L’écrivain résume l’entretien de manière cinglante : « je me rappelle lorsque l’ancien procureur général, Mr Robert Kennedy, a dit qu’il était concevable que, dans 40 ans, en Amérique, nous puissions avoir un Président noir. Ça ressemblait à une déclaration très émancipatrice pour les blancs. Mais ils n’étaient pas à Harlem quand ils ont entendu cette déclaration. Ils n’ont pas entendu les rires et l’amertume et le mépris avec lesquels cette déclaration a été accueillie. Du point de vue de l’homme d’Harlem chez son barbier, Bobby Kennedy vient d’apparaitre hier et il est déjà sur le point d’être Président. Nous étions là depuis 400 ans et il nous dit que, peut-être dans 40 ans, si vous êtes bon, nous vous laisserons peut-être devenir Président ».

C’est la première image qui vient à l’esprit lorsque l’on visite l’exposition « Soul of a nation Art in the edge of Black power » au Tate Modern à Londres (jusqu’au 22 octobre 2017). Nous entrons de plain-pied dans les années 70, une période de bouillonnement artistique intense pour permettre l’expression d’une fierté retrouvée. L’affiche de l’exposition est symbolique avec ce tableau de 1969 de Barkley L. Hendricks où il se dessine nu avec un tee-shirt de Superman et intitulé : « Icon for my man Superman (Superman never saved any black people Bobby Seale) ». La partie entre parenthèses est une citation de Bobby Seale, célèbre activiste et co-fondateur du parti des Black Panthers lors de son procès la même année.

Outre l’intérêt artistique passionnant (peinture, sculpture, dessin …), nécessaire pour s’imprégner de cette période, les commissaires de l’exposition ont eu l’excellente idée de compléter cette manifestation par la sortie d’un double album (clin d’œil aux amis du vinyle) reprenant le visuel de l’affiche et intitulé « Soul of a nation Afro-centric visions in the age of Black power Underground jazz, street funk & the roots of rap 1968-79 » (Soul Jazz Records). L’assassinat de Martin Luther King en avril 1968 vient définitivement sonner le glas d’une vision idéaliste d’un vivre ensemble, certes nécessaire à cette époque pour faire avancer les droits des noirs américains. L’Amérique entre de plain-pied dans une période de contestation et de revendication d’une identité noire assumée : « Say it loud ! I’m black and I’m proud ».

Il était impensable que la musique soit imperméable à cette lame de fond. Le principal sentiment qui transpire ce parcours musical est l’appropriation de racines africaines trop longtemps occultées. On sent également un mouvement de liberté et d’affranchissement des règles imposées par la société … et l’industrie du disque (autoproduction, morceaux non calibrés pour les radios).

Les deux têtes d’affiches sont Roy Ayers en version Ubiquity avec « Red, black and green » (les couleurs de la révolte) et Gil Scott-Heron et son « The revolution will not be televised » (personnellement j’aurai plutôt opté pour « Home is where the hatred is » ou « Lady Day and John Coltrane » extraits du même album).

Les producteurs n’ont pas hésité à aller plus loin et à mettre en valeur de véritables pépites. Joe Henderson et son saxophone s’invitent avec un magnifique « Black narcissus » extrait de l’album « Power to the people » où il est accompagné de Ron Carter, Herbie Hancock, Jack de Johnette et Mike Lawrence. Doug Carn exprime sa foi musulmane en citant des sourates du Coran pendant 5 min de jazz funk très dansant (« Suratal Ihklas »). Je citerai également Carlos Garnett, autre saxophoniste talentueux qui a exercé auprès de Miles Davis ou d’Art Blakey’s Jazz Messengers, et qui propose un « Mother of the future » enflammé, apparu sur l’album « Black love » (1974).

Bien évidemment, d’autres artistes talentueux partagent l’affiche de ce superbe objet. Parcourir l’intérieur de la pochette est un régal avec un texte d’accompagnement complet et détaillé et de nombreuses photos. L’écoute de cet album doit vous inciter à poursuivre l’exploration de cette période très riche. Un petit Lonnie Liston Smith serait un premier pas engageant.

Ecrit par Cyril Hely

Persona Non Grata


C’est le cœur meurtri et choqué devant les images de mon poste de télévision que je prends la plume chers lecteurs. Décidément de tous temps les hommes ont eu la fâcheuse tendance de croire que leur race se devait d’être supérieure à celle des autres. Et c’est bien entendu l’actualité qui me conduit, une fois de plus à cette réflexion.

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Ecrit par David Rompteau

Chet Baker : « She was too good to me »

Chet Baker : « She was too good to me » 1974 CTI Records,

Simple et délicat, intime et mélancolique, le son de la trompette de Chet Baker est reconnaissable entre tous. Chet Baker fait en effet partie du club très fermé des musiciens identifiables dès les premières notes tel un Miles Davis, un Stan Getz ou un John Coltrane. Qu’il joue ou qu’il chante avec sa voix de velours, Chet Baker, lui qui fut l’un des principaux représentants du mouvement West Coast, a toujours une fragilité dans son approche.

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Ecrit par David Rompteau

Edito : Un centenaire en pleine forme

Le Jazz a 100 ans. Née en 1917 à la Nouvelle-Orleans dans les pires conditions qui soient (esclavage, racisme, pauvreté, prostitution) cette musique véritablement unique, fruit d’un brassage de peuples et d’ethnies, aux composantes multiples (rythmes africains, gospel, blues des chants de coton, harmonies européennes venues de la musique classique, ballades irlandaises, mélopées créoles, et plus encore…) est devenue en un siècle, non seulement la plus grande forme d’art que nous aient donné les Etats-Unis d’Amérique, mais a également répandu sa bonne parole sur les cinq continents et est pratiquée sur toute la planète. Suite →

Ecrit par David Benaroche

JAZZ&LITTERATURE Satchmo, Capone et les autres

 

Satchmo, Capone et les autres par Jacques Lerognon

1928, Al Capone règne encore en maître sur la ville des vents. La prohibition comme la corruption sévissent sur toute la ville, des quartiers blancs riches aux ghettos pauvres et noirs. Louis Armstrong a quitté la Nouvelle Orléans depuis six ans, il est une star désormais dans le nord. Le jazz est partout dans la ville, mais surtout dans les zones noires. Peu importe, une nouvelle profession est née, les entremetteurs qui organisent des concerts, mais surtout des parties privées pour quelques nantis, amateurs de bonne musique, d’alcool facile et de femmes peu farouches. Le whisky est brun foncé, les distractions noires de peau, seule, les notes, celles de la trompette, du piano, de la contrebasse ou des saxophones restent bleues. Le cadavre d’un blanc dans un quartier noir va inciter le photographe de la police Jacob Russo, à enquêter. Pas vraiment dans ses attributions, mais comme il est doué et minutieux, ses agissements sont tolérés. Trouvera-t-il un rapport avec la disparition d’une jeune fille huppée et de son fiancé pour laquelle deux détectives de l’agence Pinkerton sont mandatés.
Dans les clubs, Louis Armstrong et son pianiste Earl Hines créent un nouveau genre: « Son Time était tellement parfait que les batteurs avec qui il jouait avaient du mal à suivre ses fantaisies rythmiques. Son sens de l’harmonie était si inventif et surprenant que les autres musiciens peinaient à suivre la complexité de ses lignes mélodiques. Il n’y avait que Louis qui était à l’aise avec lui. Chacun stimulait l’autre ». Mais Armstrong, entre deux gigs, après une joute de trompette mémorable avec le cornettiste Bix Beiderbecke fera l’intermédiaire, l’insider, entre la pègre et les Pinkerton. Sur l’estrade, en backstage, on entend bien des informations anodines qui peuvent se révéler essentielles. Un très beau thriller qui transporte littéralement le lecteur au cœur du Chicago des années 20, les fameuses Roaring Twenties. Un polar qui swingue sur un rythme aussi effréné que le solo de Louis Armstrong dans « West End Blues ». L’auteur, influencé par l’OuLiPo, donne d’ailleurs comme contrainte à son roman, la structure du Blues de Satchmo, (cadenza, duo, pont, solo, chorus général, improvisation, coda). Mais Ray Celestin ne se contente pas d’une intrigue rondement menée, son polar est aussi un roman noir de plus de cinq cents pages. La ségrégation est omniprésente, mais la misère elle, ne regarde pas la couleur de peau, dans les forges, les aciéries, les abattoirs. Le rêve américain n’existe pas sur les bords du lac Michigan même pour les jazzmen qui finiront par rejoindre New York, et donner naissance au Be Bop. Mais c’est une autre histoire.
Mascarade (Dead Man’s Blues), par Ray Celestin – Le Cherche Midi. Traduit par Jean Szlamowicz

Ecrit par Jacques Lerognon
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