#Jazz et #Politique : Caetano Veloso et tropicalisme : de l’art comme sport de combat

Mars 1964, Brésil : le coup d’État militaire contre le président Joao Goulart propulse le général Branco et sa junte au pouvoir. La dictature qui s’engage pour plus de vingt années d’un régime autoritaire et répressif annihile tout espoir de « cubanisation » du pays. Comme souvent au Brésil, l’art et la musique résonnent avec les soubresauts de l’histoire : le tropicalismo, mouvement artistique global opposé à la dictature naît de cette révolte contre la réaction. Caetano Veloso et Gilberto Gil seront les Héraults solaires à l’origine du premier manifeste musical du mouvement : l’album Tropicalia ou Panis et Circensis, sorti en 1968.

Caetano le Bahianais naît le 7 août 1942 à Santo Amaro, à quelques encablures des mangroves de la baie de Tous-les-Saints. Son enfance et son adolescence révèlent très tôt sa sensibilité artistique. À 17 ans, il entend pour la première fois les mélodies syncopées de Joao Gilberto. Cette découverte est une illumination :

« La Bossa Nova nous a enthousiasmés. Ce que je vivais comme une succession de délices pour mon intelligence fut aussi le développement d’un processus radical de changement culturel qui nous a menés à revoir notre goût, nos collections et – ce qui est plus important – nos possibilités ». 

Le jeune Caetano apprend la guitare, s’inscrit à la faculté de philosophie où il se lie d’amitié avec quelques-uns des futurs membres du mouvement tropicaliste. Théâtre, musique, cinéma, littérature : Caetano Veloso se passionne pour l’effervescence culturelle d’une société qui se modernise.

« Je m’intéressais, en général, à l’ambiance de créativité que je sentais autour de moi. Je voyais la musique nouvelle de Joao dans ces choses »

À Salvador de Bahia, il écume les bars où il commence à chanter avec sa soeur Maria Bethania. Parmi ses influences musicales, le Jazz qui a nourri la Bossa (et réciproquement) figure en bonne place :

« Le culte à Joao Gilberto m’avait non seulement mené à Ella Fitzgerald, Sarah Vaughan et Billie Holliday, mais aussi au Modern Jazz Quartet, à Miles Davis, à Jimmy Giuffre, à Thelonious Monk et, surtout, à Chet Baker« .

Si la Bossa Nova accompagne le renouveau d’un pays galvanisé par le programme audacieux de planification du président Kubitschek (50 ans de progrès en 5 ans), la jeune génération d’artistes émergents à laquelle appartient Caetano ressent le besoin impérieux d’apporter sa pierre à l’édifice. Et ce, malgré le coup d’État prétorien qui tétanise l’euphorie moderniste et démocratique : « L’une des plus grandes conquêtes du tropicalisme est d’avoir été capable de se dresser devant le régime et en dépit de la situation hostile, de porter cette action aussi loin que possible » rappelle Gilberto Gil. 

Libertaire, critique et iconoclaste, le tropicalisme s’engage avec courage et radicalité vers une déconstruction de l’identité brésilienne, au carrefour de l’ancien et du Nouveau Monde. Tradition et modernité sont mises en contraste avec ironie dans plusieurs chansons, rejetant le paradigme  nationaliste-populaire de la Musique Populaire Brésilienne. Les dissonances de la société brésilienne sont ainsi réunies au sein d’un joyeux tumulte pop-carnavalesque qui dédramatise « la tragi-comédie qu’est le Brésil, l’aventure, à la fois frustrante et brillante, que représente le fait d’être Brésilien ». À l’instar du poète moderniste Oswald De Andrade, qui promeut le concept de cannibalisme culturel, les artistes tropicalistes dévorent tout – musique populaire et d’avant-garde, culture locale et globale – afin d’en réélaborer, sans préjugé esthétique, une lecture syncrétique au parfum de scandale. Le Rock importé se mêle à la samba, les instruments électriques se conjuguent aux bérimbaus, la musique savante à la pop, la chanson protestataire au brega (« kitsch »). Les provocations de la révolution tropicaliste ne sont pas du goût de tous : au Festival International de la Chanson à Sao Paulo (1968), Caetano Veloso accompagné du groupe de rock psychédélique Os Mutantes est copieusement hué à l’écoute d’ E Proibido Proibir(  »Il est interdit d’interdire  » fameuse phrase lancée en mai 68Caetano le pressent : la formule tropicaliste bouscule les structures profondes d’une terre de paradoxes.

À l’heure où le Brésil de Bolsonaro se livre à nouveau à ses démons nationalistes, Caetano l’insoumis s’est récemment fendu d’une playlist Spotify intitulée Politica : 24 titres d’une discographie engagée qui résiste aux bégaiements de l’histoire.

Ecrit par Benjamin Grinda

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