#Jazz & #Histoire : Les Pianistes Cubains & le Jazz

Depuis de nombreuses années, les pianistes cubains occupent une place prépondérante dans le jazz et se produisent sur les plus grandes scènes et dans les plus grands festivals. Il faut se pencher sur l’histoire de Cuba si mouvementée et ses vagues de colonisations successives pour comprendre la culture musicale cubaine où se mêlent les finesses des harmonies venues d’Europe et l’énergie des rythmes afro-cubains.

Le piano arriva avec les Français qui fuyaient la révolution haïtienne à la fin du XVIIIème siècle : après la révolte des noirs en Haïti en 1791 avec Toussaint Louverture contre les colons, ces derniers émigrèrent avec leurs domestiques et emportèrent le piano pour exécuter leurs contredanses. L’école de piano prend son essor en 1831, à l’arrivée de Jean Frederic Edelmann, pianiste strasbourgeois qui avait échappé à la guillotine (en 1866, on crée même un prix de piano). Il resta classique jusqu’au début du 20ème siècle, puis on le vit accompagné d’une section rythmique dans la charanga par exemple et en 1940 dans le son.

L’influence des professeurs russes amena beaucoup de rigueur à l’enseignement et leur ENA (Ecole Nationale D’art) ainsi que l’école Amadeo Roldan semblent de très grande qualité vu le niveau des pianistes qui en sortent.

« Au début des années 60, il y a eu une grande immigration russe et tchécoslovaque à Cuba. Beaucoup de professeurs de piano y sont restés. Donc la pianistique Cubaine est essentiellement basée sur la pianistique Russe, c’est-à-dire cette régularité, cette technicité et cette virtuosité. Puis vint l’influence des compositeurs cubains de la fin du XIXème et début du XXème comme Amedeo Roldan, ou Ernesto Lecouana. Le mélange de culture russe et cubaine a fait de grands pianistes…) » Janysett Mcpeherson, pianiste cubaine.

Beaucoup de pianistes cubains ont fait aussi des études de percussions ce qui influence leur style. L’influence du grand pianiste Chucho Valdés et la création du Festival Jazz Plaza de la Havane qu’il a dirigé jusqu’à maintenant et dont il a cédé la direction à Roberto Fonseca, a permis le développement d’un grand nombre de pianistes de grande qualité. De plus il existe maintenant un Festival JoJazz, qui récompense les jeunes talents et les espaces musicaux dédiés au jazz sont de plus en plus nombreux à Cuba. Chaque mois de novembre depuis 1997, cette rencontre s’intègre dans le circuit des clubs et scènes de jazz de La Havane afin de proposer un espace aux nouvelles tendances portées par les jeunes jazzistes. En 20 ans plus de 1200 artistes ont participé à cet évènement et 200 ont été primés. Le label Esprit jeune du jazz cubain permet aux gagnants d’enregistrer un disque avec Chucho Valdés, plusieurs fois récompensé aux Grammy AwardsHerbie Hancock invité à la Journée Internationale du Jazz en 2017 à évoqué « une tradition unique au monde ». Aujourd’hui le jazz cubain affiche une longue liste de jeunes talents qui parcourent le monde, reçoivent des prix, se produisent dans les plus grands festivals devant les publics les plus exigeants. Au départ, on trouva donc cet instrument surtout chez les blancs esclavagistes et c’est en se l’appropriant que les musiciens de jazz ont entamé une marche vers la liberté.

Bebo Valdés

Avant de parler de Chucco, le maitre incontesté du jazz cubain, il faut parler de son père Bebo. Né en 1918 à Cuba il n’oubliera jamais ses racines africaines par son père, mais espagnoles par sa mère et surtout son grand-père esclave qui, comme sa grand-mère morte à 109 ans le lui avait raconté, s’est enfui avec seulement une machette pour se défendre des chiens lancés à ses trousses. Il reçoit une formation classique au conservatoire, mais baigne dès son plus jeune âge dans les musiques traditionnelles et les musiques africaines et dès 1940, il découvre le jazz et le swing. Pendant 10 ans directeur du Tropicana, il grave le premier album de latin jazz et accompagne le grand chanteur cubain Benny More : il est le premier à incorporer le batà (tambour utilisé dans la religion adro-cubaine) dans ses orchestres : ses rencontres avec de grands noms de la musique noire américaine sont nombreuses : Sarah Vaughan, Nat King Cole, Dizzie Gillespie, Charlie Parker… Il quitte Cuba au moment de la révolution pour le Mexique puis la Suède, et à part un enregistrement avec Paquito d’Rivera, il vivote et part vivre en Andalousie où il participe au film Calle 54, ses enregistrements avec Cachao et avec Diego El Cigala reçoivent des Grammy. Il s’éteint à Stockholm en 2013.

Chucho Valdés

Certainement le plus connu, il mêle le jazz à la musique classique et à l’afro-cubain : on l’a surnommé « le Mozart cubain » : il a révolutionné le jazz latin et la musique cubaine. À bonne école avec son père Bebo, il joue dès l’âge de 18 ans au théâtre Marti. Ses ancêtres lui donnèrent la flamme ; il joua la Messe Noire d’une manière personnelle, mêlant les tambours batà, les chants africains et le jazz et il reçut son premier Grammy avec le groupe Irakere. Dave Brubeck qu’il rencontre dans un festival en Pologne promut l’enregistrement du live de la Messe Noire et à partir de là, Chucho fut découvert à l’international et figura dans toutes les All Stars List dirigées par Bill Evans, Herbie Hancock, Oscar Peterson et Chick Corea. Brubeck lui dira: « N’arrêtez jamais ce que vous faites, cela aura un énorme impact sur l’évolution de la musique afro-cubaine et du jazz. » Chucho est capable de fusionner tous les styles et d’improviser sans perdre spontanéité et fraîcheur : sa musique très créative lui a valu 9 Grammys Awards. L’œuvre de Chucho Valdés ne fait partie d’aucune chapelle : elle est jazz, musique cubaine et afro-cubaine, musique classique : il s’est affranchi de tout : il crée de la musique, et tout ce qui lui sert pour cela lui convient !

Omar Sosa 

Né en 1965 à Camaguey, il apprend les percussions et ensuite le piano à l’ENA de La Havane, puis va vivre en Équateur, San Francisco puis Barcelone et Minorque : il obtient 4 Grammys. Il trouve son inspiration dans la musique traditionnelle cubaine, car il est très impliqué dans la Santeria (religion afro-cubaine comme le candomble au Brésil et le vaudou en Haïti), mais aussi dans le jazz contemporain, le hip-hop ou la Musique arabe ou africaine. Il démarre en solo  en 90 en mélangeant sa culture cubaine et africaine au jazz, et passe du tribalisme au phrasé d’un Thelonious Monk. Lui, qui a eu une grand-mère dans la Santeria et qui mesure l’importance de la percussion dira : « C’est quelque chose de naturel. Pour moi, les rythmiques sont fondamentales. Je m’amuse avec … » Il reçoit le Prix du Meilleur album de jazz cubain en 1999 ce qui l’encourage à faire deux albums solos, mêlant jazz latin, basse, percussions, hip-hop et musique afro-cubaine. Puis après un album au Japon, il intègre le groupe Buena Vista Social Club et à partir de là il va dans le monde entier. Désormais, il est temps pour lui d’affiner un discours original : «la musique est une langue, pas un sport. Il faut savoir parler au public ». Il présente son neuvième album pour la première fois en priorité à Cuba, « où fusionnent les rythmes traditionnels cubains, les sons électroniques  et l’incontournable piano dont il joue d’une manière exaltée comme s’il était possédé ». (AFP 19/01/2020)

Harold Lopez-Nussan

Agé de 27 ans, c’est le dernier petit prodige cubain. Le Pays des Merveilles, c’est son dernier album, mais c’est aussi l’imaginaire qu’il a dans la tête. Il le dit lui-même : « le pays que j’évoque est celui de l’imagination et de la fantaisie. Il est héritier d’une tradition musicale familiale avec son père batteur, et son oncle déjà un fameux pianiste chez lequel je l’avais rencontré très jeune. Éduqué par un professeur russe il a longtemps interprété Ravel avant d’avoir un choc en écoutant Herbie Hancock interpréter la version jazz des Beatles ou de Prince. Il se met alors à écouter Ruben Gonzales ou Chucho Valdès, mais aussi le rock comme Metallica ou Nirvana et découvre une autre musique. Du coup, il se met à improviser à la grande surprise de son frère, lui aussi pianiste et qui ne comprend pas comment il peut faire ça ! Il tombe alors amoureux du jazz et n’écoute plus que Bill Evans ou Keith Jarret et comme ses ainés, il combinera les rythmes cubains et les influences afro-américaines. Il accompagne Omara Portuando et il retirera un enseignement de cette collaboration : « la musique est plus grande que nous ».

Rolando Luna

Héritier de Chucho Valdés, pianiste arrangeur et compositeur, pianiste de Buena Vista Social Club, a remporté le JoJazz de 1999 et le concours de Montreux en 2007.

Alejandro Falcon

Interprète de jazz, il est aussi compositeur de suite symphonique et de chambre « vivre le piano avec Cuba dedans »

Alfredo Rodriguez

Études à Amadeo Roldan et à L’ ENA : c’est à Montreux que Quincy Jones, qui l’a fait travailler aux États-Unis, dira de lui « un mélange de Bill Evans, Kenny Werner, et même des touches de Thelonius Monk dans la conception avec des indices ici et là de son héritage cubain » (Detroit jazz festival)

Roberto & Boby Carcasses

Sorti de l’ENA pour les percussions, pianiste émérite et explorateur musical, fils d’un grand trompettiste de jazz, ouvert, énergique, directeur du groupe musical Interactivo, il invente des espaces sonores uniques et incarne le futur d’une musique cubaine généreuse : piano solo, mais aussi participation avec Chucho Valdés, Wynston Marsalis, Georges Benson, Rubalcaba entre autres. Nombreux festivals et aussi musiques de films.

Gonzalo Rubalcaba

Instrumentiste et compositeur métissé, fait une tournée internationale avec l’orchestre Aragon et fonde le Grupo Proyecto en 85 : cette année-là, il est découvert par Dizzy Gillepsie et joue avec Paul Motian et Charlie Haden. À la suite de cela, il joue dans les festivals internationaux (Montréal, Montreux…), signe avec Blue Note et obtient un Grammy. « Le plus grand pianiste que j’ai entendu au cours des 10 dernières années » Dizzy Gillepsie « Technique colossale et une imagination musicale sans entrave » (Chicago Tribune)

Miguel Anoyvega Mora

Son album Cuba Cuba : somptueux moment de musique : le pianiste compositeur offre un album envoûtant : forte consonance cubaine, moment de musique inoubliable.

Cucurocho Valdés

Celui qui fait parler l’âme cubaine au piano : neveu de Chucho Valdés, il essaie de conjuguer tradition et modernité : la tradition musicale cubaine qu’il compare à « une langue morte » avec des airs plus contemporains. Dissident du groupe des Van Van, il vole de ses propres ailes depuis 2014.

Ruben Gonzales

Diplômé du conservatoire de Cienfuegos, il commence en enregistrant avec Arsenio Rodriguez et intègre l’Orquestra de Los Hermanos avec Mongo Santamaria, puis un groupe de virtuoses avec Perruchin qui crée la base du mambo en mariant jazz et rythmes africains, puis avec Jorin, il crée le cha-cha-cha. Après une courte retraite, il participe à Afro Cuban All Stars grâce avec Juan de Marcos Gonzales qui l’entraîne aussi dans l’aventure du Buena Vista Social Club.

Pedro Justiz dit Peruchin

Un des pianistes cubains les plus influents du XXème siècle : il apprend le saxophone et le piano, mais devra délaisser le premier à cause de son asthme. Il a fait partie du trio Matamoros, puis de l’orchestre Riverside, de celui de Benny More pour finalement se concentrer sur ses groupes de jazz : il jouera avec les bassistes Cachao et Cachaito et le percussionniste Tata Guines, mais c’est quand il a joué en 1943 au Tropicana qu’il atteint la notoriété. Il s’écarte souvent des traditions pianistiques du moment, utilise des accords inhabituels, changeant les intervalles, et mêlant dans son phrasé la manière du son oriental et du jazz.

Mariely Pacheco

Études classiques à l’ENA à Cuba, elle s’est fait connaître quand elle a été la première femme à remporter le concours Montreux Solo Piano Compétition. Elle vit en Allemagne depuis 2006, mais garde Cuba près de son coeur et au bout de ses doigts. « À mon avis, ce qui fait la particularité des pianistes cubains, c’est qu’ils possèdent cette faculté de jouer du classique, le jazz et bien d’autres rythmes du fait de leur solide formation… sensibilité différente, approche différente de l’instrument, et technique à son meilleur, combinaison merveilleuse quand on joue du jazz ». Cette admiratrice d’Oscar Peterson vint de sortir un album Duets dans lequel elle rencontre des musiciens fantastiques comme Hamilton de Holanda ou Miguel Zenon.

Janysett Mcpherson

Commence le piano à 5 ans  puis  parcours classique : le conservatoire et l’ENA ; rencontre importante avec Alain Perez qui est devenu le guitariste de Chucho Valdes et ensuite le bassiste de Paco de Lucia. Après son groupe, ce sera Anacaona, puis Le Bourgeois Gentilhomme de Savary. Elle est complètement consciente de la chance d’avoir fait ses études musicales à Cuba en associant la rigueur russe et l’inventivité et le rythme cubain. Comme pour Mariely Pacheco, elle a une relation très corporelle avec le piano, « lorsque je chante et que je m’accompagne au piano, c’est quelque chose qui me dépasse. Je me sens en connexion avec quelque chose d’imperceptible que je ne peux expliquer avec des mots. Lorsque je joue seulement au piano, je suis en totale connexion avec lui. Ce sont des émotions différentes, mais qui ont une importance cruciale ». D’ailleurs après avoir fait de belles collaborations avec Mino Cinelu, Andy Narell ou Maraca, elle sort sous peu un album solo enregistré à Rome.

Ecrit par Françoise Miran

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