#Jazz & #Histoire : Spiritual Jazz

Il y a quelques semaines, je découvrais, grâce à l’excellente émission Banzzaï sur France Musique, un morceau d’Heikki Sarmanto « Duke and Trane », extrait de la compilation « Spiritual Jazz vol. 2 : Europe » (Jazzman Records).

Spiritual Jazz. Le mot était lâché. Un tour rapide sur Wikipédia pour copier-coller une définition et mon article serait terminé. Ni vu ni connu. Mais le site est désespérément vide. Negro Spiritual, oui. Spiritual Jazz, non. Globalement, on trouve peu d’articles alors que l’on n’a jamais autant parlé d’un retour de ce mouvement avec Kamasi Washington ou Maisha.

En prenant le temps de chercher, on trouve une contribution passionnante d’Andy Beta, « Astral Traveling : The Ecstasy of Spiritual Jazz ». Ce texte nous replonge à l’été 1965, après les terribles émeutes de Watts. Suite à ces évènements tragiques, un besoin de conscience se fait sentir, une recherche spirituelle qui s’oppose à la religion chrétienne, considérée comme dominante. Parallèlement à la montée d’un islam « américanisé » proposé par Elijah Muhammad et le charismatique Malcom X, un autre courant se crée. Il puise ses racines dans des traditions multiples, provenant essentiellement d’Afrique, mais également d’Asie. Et le Jazz, musique éminemment contestataire et influencée par les tourments de la société américaine ne pouvait ignorer ce mouvement.   

S’il y a un point sur lequel tout le monde s’accorde, c’est celui de l’album fondateur : « A love Supreme » de John Coltrane. Accompagné d’un trio exceptionnel (McCoy Tyner au piano, Jimmy Garrison à la contrebasse et Elvin Jones à la batterie), John Coltrane enregistre les quatre « prières » de cet album (Acknowledgement, Resolution, Pursuance et Psalm) en une seule séance le 9 décembre 1964. Deux autres versions de Acknowledgement seront enregistrées le lendemain avec le saxophoniste ténor Archie Shepp et le bassiste Art Davis.

Cet album est une ode à sa foi et à Dieu. Il y a une évidente recherche de transe pour s’approcher du divin. John Coltrane revient de loin. Alcool, drogues. Sa foi aura été un moteur pour sortir de cette impasse. Il verra la naissance de son fils comme un signe de rédemption. Les quatre morceaux ont été écrits lors d’une session de 5 jours. Alice Coltrane ira même jusqu’à comparer son époux descendant les escaliers de la maison avec ses enregistrements sous le bras à Moïse ramenant les Tables de la Loi du mont Sinaï. Une fois cette référence historique clairement identifiée, libre à nous de papillonner où bon nous semble.

Commençons avec Alice Coltrane, grandiose harpiste, qui assista aux premières loges à l’élaboration de « A Love Supreme ». Elle poursuivra la quête de son mari après son décès avec un album sorti en 1971 : « Journey in Satchidananda ». La puissance spirituelle de l’Inde est omniprésente et s’inscrit dans un mouvement de fond qui touchera aussi bien les Beatles que Sun Ra ou Pharoah Sanders (présent sur cet album). Les différents morceaux sont traversés par une douceur et une légèreté rarement atteintes. 

La notion de liberté est importante et la frontière avec le free-jazz est parfois tenue, comme avec « Black Woman » de Sonny Sharrock (label Vortex), sorti en 1969. Guitariste, il propose une approche très conceptuelle de la spiritualité, assez compliquée d’accès pour une personne non avertie.

Si l’on préfère une approche plus mélodique, Steve Reid, batteur qui débuta comme musicien pour la Motown avant d’accompagner Miles Davis, James Brown ou Fela Kuti, réalise son premier album solo « Nova » (1976), on retrouve certaines iconographies éthiopiennes comme « Lion of Juda ». On peut tout à fait convoquer Lonnie Liston Smith and the Cosmic Echoes, Sun Ra and the Solar-Myth Arkestra, Don Cherry ou McCoy Tyner.  

Ce mouvement ne se limite pas aux années 60 et 70, mais il perdure encore aujourd’hui. Comment oublier celui qui incarne physiquement et musicalement le Spiritual Jazz aujourd’hui, Kamasi Washington. Physiquement, car lorsqu’il pénètre sur scène, il se dégage une aura mystique avant même qu’il ne porte son saxophone aux lèvres. Musicalement, car le triple album « The Epic » est l’incarnation d’une quête mystique au cours de presque trois heures de transe. Comme à chaque fois, l’exercice de style est biaisé puisque chacun d’entre nous pourra déplorer l’absence de tel ou tel artiste. Mais finalement, que l’on soit athée, croyant ou agnostique, on a toujours besoin de Spiritual Jazz pour s’élever. 

Ecrit par Benjamin Grinda

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