Les Mots qui swinguent – Lush Life

Il faut avoir vécu pour écrire Lush Life, et pourtant Billy Strayhorn n’avait que 15 ans quand il en a composé la première version, paroles et musique. On y trouve une mélodie qui se déroule comme un synopsis, sans répétition de couplets identiques et soutenue par des harmonies typiquement strayhorniennes. Initialement intitulé « Life is Lonely », le morceau se présente en deux volets : un verse et le thème.


Au fil de son existence troublée et douloureuse, Billy Strayhorn l’a peaufiné, le jouant par-ci, par-là et toujours en privé. Il n’était nullement question de l’enregistrer, de le jouer en concert ou de le proposer à Duke Ellington pour lequel il travaillait. Lush Life demeura un jardin secret jusqu’en 1949, année où Nat King Cole enregistra le morceau sans lui demander son autorisation. Il avait entendu Billy Strayhorn le jouer et, par un tour de passe-passe, s’était procuré la partition. Non seulement le chanteur avait modifié les paroles, mais son emphase vocale, accentuée par l’accompagnement orchestral de sa version, était à l’opposé de ce que Billy Strayhorn souhaitait pour son morceau. « Il n’y a qu’une façon de jouer « Lush Life », c’est avec le piano » disait Billy Strayhorn qui entra en rage.

Mais le disque fut édité et le morceau, qui figurait simplement en face B, finit par devenir un standard. Cet épisode traumatisant vint s’ajouter à une longue liste d’incessantes appropriations des droits de ce compositeur génial sur sa musique. Rappelons qu’à l’époque, le nom de Billy Strayhorn était savamment éludé par Duke Ellington et son attaché de presse, alors même qu’il écrivait un tube comme « Take the A Train » ! Cette frustration passive, qui finira par le tuer, puisait ses racines dans la vie d’un enfant né rachitique, rejeté et battu par son père, que Duke Ellington remplacera plus tard de manière symbolique. En quelque sorte, Billy Strayhorn eut déjà à 15 ans la vision de sa vie, de la souffrance qu’il a traînée avec lui comme un poids, des chagrins d’amour de l’homosexuel qu’il fut dans l’Amérique puritaine de ces années-là et peut-être de satragique et précoce fin due à son addiction à l’alcool. Lush Life, c’est son autobiographie.

LA VIE DE DÉBAUCHE (le thème)
Traduction libre de l’auteur
La vie, solitaire encore
Ne serait-ce que l’année dernière, tout semblait si sûr
Maintenant la vie est horrible encore
Une auge remplie de cœurs ne pourrait être qu’un ennui
Une semaine à Paris pourrait soulager cette morsure
Tout ce qui m’importe est de sourire malgré tout
Je t’oublierai, oui
Alors pourtant que tu brûles toujours
Dans mon cerveau
La romance, c’est de la boue
Qui étouffe ceux qui luttent
Je vivrai une vie de débauche
Dans un petit tripot
Et là j’y serai
Pendant que je pourrirai avec le reste
De ceux dont les vies sont solitaires aussi.

Ecrit par Yael Angel

Laisser un commentaire

  • Les concerts Jazz et +

  • Le Jazzophone