« We Want Miles » ! L’expression est presque aussi célèbre que « Miles Turning Electric » ou que « Bob Dylan Goes Electric ». C’était cet été le nom donné par Marcus Miller à l’hommage rendu à Miles Davis avec la reformation du sextet de l’album du même nom, de passage à Jazz à Juan le 17 juillet dernier.
À l’origine, l’album We Want Miles, sorti en 1982, comprenait Miles Davis (trompette), Marcus Miller (basse), Bill Evans (saxophones), Mike Stern (guitare électrique), Al Foster (batterie) et Mino Cinelu (percussions). À Jazz à Juan, Al Foster, décédé l’année dernière, était remplacé par Anwar Marshall, et Miles Davis par Russell Gunn, auxquels s’est joint Brett Williams (claviers).

Tout part de l’enregistrement par Miles Davis, à New York, du 19 au 21 août 1969, du disque qui va marquer un tournant dans sa carrière, « Bitches Brew », sorti en mars 1970 chez Columbia. L’album, qui réunit Wayne Shorter, Chick Corea, Dave Holland et Jack DeJohnette, se distingue d’abord par l’usage du Fender Rhodes, déjà présent sur In a Silent Way, paru quelques mois plus tôt, mais ici dans les mains de Joe Zawinul (sur le canal gauche) et Chick Corea (sur le canal droit) rejoints par Larry Young (au centre) au troisième Rhodes sur « Spanish Key » et « Pharaoh’s Dance ». Comme Chris May le rappelle, l’utilisation du Rhodes atteint ici « des sommets jamais égalés auparavant sur disque (et qui n’ont d’ailleurs été que rarement surpassés par la suite). Si l’on ajoute à cela la magie de Macero en post-production, Bitches Brew s’impose sans doute comme l’album de Rhodes par excellence de son époque » (« Ten Supreme Fender Rhodes Albums », AllAboutJazz, 16 septembre 2024).
Miles Davis et le producteur de l’abum « Bitches Brew »

Il faudra attendre une dizaine d’années, un délai dû en partie à une longue absence de Miles Davis, pour que l’album “We Want Miles“ soit enregistré. Mike Stern se souvient de ce moment avec émotion, mais aussi avec lucidité sur les conditions dans lesquels les trois concerts à Boston, New York et Tokyo les 27 juin, 5 juillet et 4 octobre 1981, à l’origine de l’enregistrement, se sont passés :
« Miles appréciait beaucoup le groupe que nous avions formé. Je me souviens de ses mots : « Vous êtes le meilleur groupe que j’ai jamais eu ! Il était heureux de ce come-back après cinq ans d’absence. Nous avons pris ce compliment avec beaucoup d’humilité car, autrefois, il avait eu d’autres orchestres bien plus fameux que le nôtre. Pour être totalement honnête avec vous, nous n’étions pas vraiment au point musicalement parlant. Il y avait une sacrée part d’improvisation et d’hésitation, mais, lorsque l’on réécoute l’enregistrement de cette tournée de 1981, cette impréparation a une certaine saveur. On entend quelques moments épatants de création instantanée » (entretien donné à RFI le 4 juillet 2026)
C’est lors du concert filmé à Tokyo, le 4 octobre 1981, que l’on entend la foule scander la phrase : « We Want Miles ». On retrouvera le même nom donné à l’exposition qui s’est tenue à la Cité de la Musique de Paris en 2009, d’où est issu l’ouvrage collectif dirigé par Vincent Bessières, We want Miles. Le jazz face à sa légende, publié chez Textuel. Quand Marcus Miller, alors âgé de 21 ans, rejoint Miles, ce dernier n’est pas en très grande forme physique et la rencontre agit comme un aiguillon pour la star, sensible au groove du bassiste, au point de partager avec lui pas moins de six albums entre 1981 et 1989.
À Juan, Miller rend hommage au Miles des années 1950 et 1960, tout en reprenant certains des titres phares qu’il a composés pour lui, en particulier “Tutu“, dans un duo magnifique avec Mike Stern. Un moment de jazz ancré dans l’histoire et dans le temps présent.

Photos : Patrizio Gianquintieri
