Nouvelle : L’Amoureuse

niceLa nuit, vers vingt et une heure, j’enfile ma robe, je chausse mes ballerines. Je fouille une dernière fois dans mon sac pour m’assurer de n’avoir rien oublié : un peu de liquide, des bonbons, un tube de rouge à lèvre, une feuille de papier, un crayon, mon portable… Je ferme la porte de ma maison.Je marche assez vite pour attraper le prochain tramway.

Arrivée à la vieille ville :
il y avait là bien des pierres où des doigts du temps avaient fait leurs trous, bien du mystère, bien du silence, bien du bruit de tout ce qui avait vie humaine. Je longe les façades chaudes des murs de la cathédrale Sainte Réparate, puis je tourne à droite où s’ouvre la place Rosetti. Il y avait là bien de l’eau qui jaillissait d’une fontaine.

Oh, mais qu’ai-je donc ? Mais qu’ai-je donc ?
Si vous aviez pu voir mon cœur sauter dans ma poitrine au milieu de mes saintes croyances ! Si forte et si armée, vous vous seriez dit :
«Qu’à donc cette femme ?».
Si seulement, vous aviez pu lire mes pensées à travers mon visage !
Je vous aurai répondu :
«Arrière ! Arrière que je passe ! ».
C’est que voyez-vous, j’allai à un rendez-vous de Jazz au Shapko et dussé-je en passant vous laisser une partie de mon corps, pourvu qu’il m’en reste assez pour pouvoir porter une partie de mon cœur sur celui du jazz. Et, écouter mes «frères de musique», au phrasé merveilleux et à la   sonorité envoûtante jouer du Charlie Parker,du Duke Ellington, du Art Blakey, du Miles Davis, du Monk… ou bien leur composition originale et leur improvisation.

Une musique forte, tonique et enivrante, swinguant, jazzou.., jazzy. Les noctambules sont comblés, passer sa nuit dans le ravissement !

J’ouvre donc la porte du bar du Shapko, et derrière le rideau de velours rouge grenade, que le vent frôle d’une caresse : pas de répétition soudaine, juste quelques instruments en vues : le piano et la batterie prennent la pose, sur la scène encore vide,  précisément comme sur des  planches en attente ou en quête de musiciens.

Il vient pourtant d’arriver dans les murs et sa présence  féline et charismatique en impose. Que voulez-vous, on aime les artistes à Nice et celui-là, produit des sensations ni ne donne mieux le spectacle de sa distinction ! Quand on l’aperçoit, au centre de la scène, dans une tenue parfaite, les jambes allongées, les mains en avant enlaçant son saxophone, le corps un peu penché, on s’arrête pour le regarder ! Il porte sur son avant bras gauche, un tatouage de Bird, son maître. La surprise dépasse mon imagination! Aimer le jazz à ce point, c’est tellement puissant! Solide, sur son piédestal, il asticote son bec de jazz puis, il pointe fièrement son instrument, des notes drues et mélodieuses en sortent.

Et ce qui se trame, dans cet espace musical pourrait se produire ailleurs qu’à Nice, à New-York par exemple, entre les pôles aimantés du Village Vanguard. Il salue tous les hôtes de ce lieu et fait quelques blagues.Ses yeux perçant et rieurs vous jettent des œillades furtives comme un bouquet  d’étincelles. On a laissé allumé toutes les lumières, le lustre, les spots de couleurs…

Le bruit de la porte claque, c’est au tour du contrebassiste de faire son entrée d’artiste et de sortir délicatement son monumental instrument de sa housse noire. Avec son élégance naturelle et son audace pour apprivoiser son instrument, il laisse s’ échapper des sons graves. Ses doigts glissent sur les cordes, on croirait qu’il fait tourner sa contrebasse sur elle-même comme une toupille! Son air rêveur et familier me transporte dans un film en noir et blanc des années 20 : « L’inhumaine« de Max L’herbier.

Puis, je remarque des mitaines sans vie qui gisent sur le clavier du piano et attendent des mains sûres ! Quel est bien ce pianiste qui se fait attendre ? Soudainement, le fringant et souriant batteur surgit des escaliers.  Il s’installe sur son «trône». Il jongle avec excellence et subtilité sur ses cymbales  qui se frôlent, la caisse retentit. Son numéro étonnant de baguettes virevoltantes m’exalte. Discret, le pianiste se dirige vers son instrument. Il enfile donc ses mitaines, s’échauffe un instant et ses mains courent sur le clavier, galopent vers une chevauchée musicale inattendue ou l’improvisation acquière une ampleur magnifique!

Quelques visiteurs du soir se hasardent à entrer et questionnent le barman sur la soirée. Parmi eux ,une  étrange et charmante  femme, sort son carnet de dessin et s’apprête à croquer minutieusement les musiciens. Des couples croisent des couples : on se reconnaît, on se retrouve, on s’enlace, on s’embrasse.

– Remarques-tu qu’elle est venue avec son chien, la belle, me murmure un cinéaste au bar!
– C’est curieux!

Au loin, sur le trottoir, un bruit de dispute échangés quelque part, on y prend garde.

Il y a des solitaires qui cherchent une compagne.

Ce monsieur qui vient d’entrer avec son faux air à la Robert de Niro, c’est l’encyclopédie du jazz, me glisse à l’oreille un ami ! En effet, dés les premières notes, il fredonne tous les morceaux !
⁃    Et cet américain au chapeau melon à la table du fond et au sourire sublime, qui swingue ?
⁃    C’est Danny Fitzgerald, une légende!
⁃    «The lost and wandering blues and jazz band» (un de ses nombreux titres !)

Le patron vient d’arriver, il sait recevoir. Les barmans attentionnés servent les nombreux clients. Ils pourraient presque lire leur pensée dans leur verre ! Après quelques minutes de cohue, de palabre, le jazz reprend ses droits!

⁃    Bonsoir, bienvenue au Shapko,  s’esclaffe notre saxophoniste alto émérite et meneur du quartet!.
⁃    A la contrebasse…S.L
⁃    A la batterie…M.M
⁃    Au piano, mesdames et messieurs O.S et votre serviteur au saxophone.
Avec deux compositions: «Still walkin»«Tulip’s bounce».
⁃    Puis pour ceux qui ne l’auraient pas reconnu : « Parker’s mood»
⁃    «Billie’s bounce», «There is no greater love», «When I grow too old to dream», «Just a closer walk with thee».

Imaginez-vous,un véritable dialogue semble s’établir entre le quartet et le public. Des phrasés acrobatiques et mélodieux : Swing, blues, soul, hard bop. Je reçois cette musique comme une fête ! Ils recherchent à vivre le jazz de l’intérieur.
Quelle transcendance ?

Notre meneur possède une écoute très attentive des instruments solistes. Le saxophone dialogue avec la batterie, la stimule et participe au développement de son discours. Il poursuit avec la contrebasse et avec le piano. Il règne une  folle ambiance. Des pieds en bougeant avaient pis d’eux-même le rythme du jazz !

Des couplent dansent avec ivresse. C’est incroyable comme le jazz est encore vivant me dis-je ? Je suis dans le ravissement! Ces musiciens exhalent des soupirs si harmonieux qu’ils paraissent être les plaintes de Nausicaa!

Un autre «frère de musique», saxophoniste, SN, vient d’arriver pour un bœuf et jouer de toute son ampleur et talent, lequel va faire vibrer plus d’un spectateur ! Je me laisse bien volontiers gagner par ce renouveau. Sur scène, j’entends battre la mesure : «un, deux!un, deux, trois, quatre !» Je répète cela en imitant, le claquement des doigts, stimulée par les rires de mon auditoire.
Revenez-y !!!

jazz club 2

Ecrit par Brigitte Dhrey

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