#Jazz & #Liberté : Baldwin In Transit

Baldwin In Transit est un projet initié par le saxophoniste et compositeur Stéphane Payen, en 2021. Un hommage, une évocation plutôt, de l’auteur James Baldwin.

Né au cœur de New York en 1924 et mort en 1987, en transit, en exil, dans le village de Saint-Paul-de-Vence où il résidait. Stéphane Payen écrit une musique pour quatre instrumentistes : Sylvaine Hélary (récemment nommée à la tête de l’Orchestre National de Jazz – ONJ) aux flûtes ; Marc Ducret aux guitares ; Dominique Pifarély au violon et lui-même au sax alto. Et c’est ce qui fait la singularité de ce « Baldwin In Transit » : il confie l’écriture du livret à trois vocalistes/poètes afro-américains : Jamika Ajalon, Tamara Walcott et Mike Ladd.

Le but n’était pas de faire une biographie ou de mettre en musique des textes de l’écrivain-essayiste, mais plutôt d’évoquer sa vie, ses voyages, ses luttes, notamment pour les droits civiques des Noirs américains, avec des mots propres aux trois poètes. Des mots qui ne sont pas chantés mais déclamés, slammés, parfois susurrés : du spoken word. Ce projet a d’abord été décliné sous forme d’une série de concerts dans différentes salles et festivals avant de devenir un disque, en 2023, publié par le label strasbourgeois Jazzdor. Puis, au printemps 2025, le même éditeur publie les textes dans une version bilingue, la traduction étant assurée par Tamara Walcott. Elle partage la conception éditoriale avec Stéphane Payen.

Le recueil s’ouvre sur une préface de Alexandre Pierrepont, anthropologue, spécialiste des altérités internes aux sociétés occidentales – plus particulièrement des musiques afro-américaines en tant qu’institution sociale alternative. Il se clôt sur une postface de Florence Ladd, la mère de Mike Ladd, auteure, enseignante, critique littéraire. Elle a connu, croisé la route de James Baldwin sur le campus d’Istanbul, qui lui a dit : « Call me Jimmy ». Et c’est pratiquement par ces mots que débute l’album, après quelques notes de violon et de saxophone.

Mike Ladd, qui lisait Baldwin dès son enfance, écrit, dit :
My Mother saw me
Being Seen by you
Like she knew about those things
Better left unsaid
She gave your words
We share worlds
your arms were open universes
whispering « call me Jimmy »

Soit :
Ma mère m’a vu
être vu par toi
comme si elle savait ces choses
qu’il vaut mieux ne pas dire
Elle m’a donné tes mots
nous avons partagé des mondes
Tes bras étaient des univers ouverts
chuchotant « call me Jimmy »

À moins d’avoir un concert prévu prochainement dans votre région, on peut commencer par écouter le disque. Les voix comme les instrumentistes sont exceptionnelles dans l’impro, dans la mixité. D’Istanbul à New York, en passant par Le Caire et Paris. Ce « Baldwin In Transit » est d’une construction impressionnante. La rage et la colère de l’auteur transparaissent dans les notes et dans les mots. Les arpèges de la guitare de Marc Ducret, les plaintes du violon de Dominique Pifarély exaltent les envolées lyriques de Mike Ladd, les incantations de Jamika Ajalon. La flûte basse de Sylvaine Hélary semble vouloir apaiser les emportements de Tamara Walcott mais, soudain distordus, les sons de la guitare ravivent la fougue des trois vocalistes. Le sax alto paraît vouloir faire le liant, modulant son souffle dans de courtes incursions.

On peut ensuite remettre la première piste et écouter en lisant les textes en VO, même si notre anglais n’est pas plus élevé qu’un niveau scolaire, et ainsi profiter de la sonorité originale de ces spoken words. On pourra finir par prendre le livre par sa partie en français, peut-être en silence, afin d’apprécier au mieux la quintessence des mots après celle des sons.

Stéphane Payen a créé une seconde phase de cette collaboration, « Baldwin In Transit #2 », avec, cette fois-ci, neuf musiciens. Espérons qu’un programmateur audacieux nous permette de le vivre en live. À l’heure où la lutte pour les droits civiques, les libertés, la culture font un terrible bond en arrière aux États-Unis et ailleurs dans le monde, la figure, les écrits et les combats de James Baldwin sont plus que jamais d’actualité.

Ecrit par Jacques Lerognon

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