Cette 33eme édition de Jazz à Junas accueille comme pays invité la Pologne. Genre musical qui émerge dans ce pays dans les années 50, sous le joug communiste, le jazz fut longtemps un symbole de résistance et de liberté. Depuis, le Yass s’est ouvert à tous les courants actuels et Junas nous offre un panorama éclectique de la scène polonaise actuelle.
Mercredi 22 juillet, dans les carrières, la lumière est parfaite pour accueillir le trio de Marcin Wasilewski.
Le pianiste est accompagné de Sławomir Kurkiewicz à la contrebasse et Michał Miśkiewicz à la batterie. Quand on raconte une histoire, il faut commencer par le début et le choix de ce trio est parfait puisqu’ils jouent ensemble depuis trente, ans, le renouveau du genre en Pologne, comme ils l’expliquent au public. 30 ans d’accords, cela explique leur écoute attentive les uns envers les autres, leur cohésion ! Un set d’un jazz tout à la fois classique et érudit, puisant dans les racines profondes des musiques traditionnelles. Une contrebasse et une batterie qui misent sur un minimum d’effet pour laisser sourdre l’émotion, un piano élégant et raffiné, un concert tout en nuances grâce au talent de chaque musicien qui raconte, au fur et à mesure des morceaux, de bien belles histoires susurrées à l’oreille d’un public conquis.
Le voyage commence sous de beaux augures !
La Pologne est un pays européen, c’est ainsi que dans le quartet d’Adam Baldych
Le violoniste s’est entouré du suédois Jacob Karlzon au piano, de l’italien Danielle Di Bonaventura au bandonéon et du français Michel Benita à la contrebasse. Le violon peut-il être tzigane -tout du moins musiques traditionnelles- et virtuose ? Bobby Lapointe aurait acquiescé dès le premier morceau Rainbow suivi de The stars are closer than we think. Le polonais partage sa passion, cela se sent, et il nous l’explique : partager le beau, la sérénité, l’art, c’est ce qui l’intéresse. Il nous raconte aussi son magnifique violon renaissance, en fait une copie contemporaine, accordée un septième de ton en dessous. Cela suffit à donner une couleur toute particulière à ses chorus, et si l’on ferme les yeux, on peut parfois entendre un alto voire un violoncelle, même si les pizzicati alertes d’Adam Baldych ancrent définitivement son instrument dans les tessitures du violon. Le musicien s’enflamme et use et abuse (pour la bonne cause) du corps et de l’instrument en des tapings énergiques. L’élégance de Jacob Karlzon s’insère parfaitement entre les trilles du violon, notes minimalistes, accompagnement parfait, l’improvisation renforce cette impression de partage dont parle le leader. Le bandonéon de Daniele Di Bonaventura, assez discret, s’exprime à chaque fois à des moments-clés, suspendant le temps,
jouant parfaitement les tempos de la mélancolie qui sied à cet instrument. Michel Benita est juste derrière le violoniste, physiquement, mais il saura, dans chaque morceau apporter une profondeur, parfois une lenteur en contrepoint du rythme souvent échevelé du musicien polonais. De la renaissance aux temps présents, d’un classique flamboyant à des improvisations tout en finesse et sur le fil de l’émotion, le public ne s’y trompe pas,
et le groupe quitte difficilement la scène après trois rappels.
Vendredi 24, le public va assister, médusé et vite conquis, à la performance du Motion Trio : Janusz Wojtarowicz, Paweł Baranek et Marcin Gałażyn : trois accordéons, trois personnalités fortes et malicieuses, trois virtuoses.
On a l’impression d’assister à l’anamorphose de ces instruments, tant les trois musiciens utilisent- en acoustique- toutes les sonorités, toutes les possibilités, et ils en inventent, du piano à bretelles. On entendra une flûte, une batterie avec des percussions inspirées qui rythment des mélodies aux histoires improbables, comme ce DJ Chicken, où l’on entend caqueter les gallinacées qui étonnamment chantent juste !
Mais leur répertoire est vaste et l’on apprécie aussi la musique répétitive – Steve Reich n’est pas loin – lancinante, envoutante. Pour continuer le chemin vers un jazz mâtiné des traditions balkaniques, voire un rock punchy et métalleux.
Le public en redemande et c’est sur un rythme endiablé que les trois compères disent au revoir à un public qui ne demande qu’à danser pour célébrer ce set original et enthousiasmant.
Nous arrivons à la fin de notre voyage : Clôturant cette édition, Pink Freud : Comment décrire l’atmosphère qui s’installe en même temps que le quartet composé de Wojtek Mazolewski à la basse
Karol Wieczorek au saxophone
Adam Milwiw-Baron à la trompette et Rafał Klimczuk à la batterie ? Electrique, certes, explosive, c’est évident, enthousiasmante c’est sûr… Wojtek Mazolewski est une des figures majeures du jazz polonais actuel ; contrebassiste, il excelle aussi à la basse électrique, il est le fondateur d’un autre groupe, le Wojtek Mazolewski quintet. Nous aurons ici son côté punk, et la basse électrique, son allure décontractée et empreinte d’une liberté que ne renient pas ses trois compères. Ainsi que Robert Mitchum dans « La nuit du chasseur », punk et jazz sont tatoués sur ses phalanges.
Ce qu’il grave sur ses quatre cordes, c’est une musique plurielle, du rock à l’électro, du punk au free. Un groove omni présent, la basse et la batterie pulsent à l’unisson, s’évadent et se retrouvent, tandis que les cuivres instillent un son lourd, puissant, rauque, des envolées sidérales. On retrouve aussi sur certains morceaux un son psychédélique, qui, curieusement, s’allie parfaitement avec des lignes de musique plus traditionnelles. Bref, un feu d’artifice de références totalement maitrisées, ingérées et restituées en un set magistral de tonicité et d’inventivité. C’est cette impression que donneront les quatre musiciens, cette idée d’inventer au fur et à mesure un univers sonore, un « instant jazz » qu’ils aiment à partager avec le public. Une réussite totale.
Les carrières s’éteignent difficilement, gardant la mémoire des vibrations et pulsations. Espérons dans ces temps obscurs où la culture est mise à mal qu’elles s’illumineront à nouveau pour le plus grand plaisir d’un public de plus en plus fidèle, de plus en plus nombreux
22 juillet - 25 juillet, Place de l’Avenir, Carrières - Junas Texte : Corinne Naidet Photos : Jacques Lerognon










