Sanseverino  « Le jazz commence quand tu assumes tes notes foirées »

Une plongée passionnante dans l’univers de Sanseverino, où l’on découvre un musicien libre, curieux et profondément attaché à l’esprit du jazz. Entre souvenirs de Dizzy Gillespie, amour de Django Reinhardt, réflexions sur le swing, l’improvisation et la prise de risque, Sanseverino livre un entretien sincère, drôle et sans détour sur sa relation à cette musique qu’il considère avant tout comme un espace de liberté.

Interview réalisée le 29 novembre 2025 au Théatre Lino Ventura à Nice

Pour toi, le jazz, c’est un coup de foudre, un coup de bol ou un coup de tête ?

Un peu les trois. Je ne me prends pas pour un « jazzman », mais j’adore cette musique, surtout sa liberté, très proche du punk : en théorie, tu fais ce que tu veux. Je ne parle pas de tout le jazz, il y a un million de styles. Mais pour moi ça va de Duke Ellington à Pat Metheny, en passant par le free. J’aime autant les disques hyper léchés que les trucs où personne n’a rien prévu et où ça devient une sorte de matière organique, parfois agressive, parfois déroutante. Et puis il y a les big bands de swing, splendides. Donc, pour répondre simplement : le jazz est censé être une musique de liberté. Après, certains aiment tout arranger, tout écrire… mais comme on est libres, ils ont le droit.

Tu te souviens de ton premier concert de jazz ?

Oui. J’ai vu Dizzy Gillespie il y a longtemps en Espagne, à Valence. Je faisais du spectacle de rue, il y avait un festival, et Dizzy jouait. Nous, on n’avait pas payé, on était loin derrière. Ce qui m’a marqué en premier, ce sont ses fameuses joues qui se gonflent. C’était presque plus physique que musical, mais très impressionnant.

En parallèle, à Paris, je traînais près de la place du Tertre, où jouaient des musiciens manouches. Je les regardais de l’extérieur, derrière les vitres, parce que les cafés étaient trop chers pour moi. Deux guitaristes m’ont particulièrement marqué : Babane et Maurice Ferré. Ils avaient une banane permanente, jouaient tout ce que les gens demandaient, et étaient très gentils avec les jeunes qui posaient des questions. C’est là que j’ai compris que dans le jazz, on peut presque tout se permettre. Tu vois que les types enchaînent standards, impros, blagues musicales, et tu te dis : « en fait, on a droit à tout ».

Tu étais ado à ce moment-là ?

Non, j’avais une vingtaine d’années. J’ai vraiment commencé à écouter de la musique vers 19 ans. Avant, j’avais une attitude un peu bête : comme tout le monde écoutait de la musique, moi je n’en écoutais pas, pour me distinguer. Résultat, j’ai raté plein de trucs, notamment le rock 70. Tout le monde avait « Led Zep » écrit sur son sac, donc moi je refusais d’écouter ça… alors que c’était génial. Je l’ai découvert bien plus tard.

Django Reinhardt, il arrive comment dans l’histoire ?

À la même époque. Au Clairon des chasseurs, j’écoutais les manouches, et à la radio j’entendais Django. Ce son médium, un peu craquant, les enregistrements du Hot Club de France, le grain du vinyle… ça m’avait marqué. Personne ne m’a dit : « ça c’est Django, ça c’est McLaughlin ». Je découvrais tout seul, en achetant des disques. Avant Internet, pour écouter quelque chose, il fallait sortir des sous. Du coup, comme je n’avais pas beaucoup de disques, j’écoutais les mêmes en boucle, jusqu’à connaître les solos par cœur, à les chanter sans même savoir ce qu’était le scat ou les Double Six.

Le swing, ça se travaille ou ça se chope comme un virus ?

Il y a ceux qui disent « tu l’as ou tu l’as pas », ceux qui disent que c’est inné… Tout le monde a un peu raison. Expliquer le swing à quelqu’un qui ne swingue pas, c’est compliqué. Tu peux lui parler de croches ternaires, de théorie… Moi je fais plus simple :

  • binaire, c’est « tac tac »,
  • ternaire, c’est « ta-ga-da ».

Normalement, tu sens la différence dans le corps avant de la comprendre dans la tête.

Dans un solo, tu préfères la note juste ou la note qui fâche ?

Je préfère la note osée, le type qui prend des risques. Ça permet de se vautrer, mais c’est vivant. Dire « toutes les notes sont bonnes », c’est joli, mais parfois non, ça passe à côté. L’important, c’est d’assumer la note foirée : insister un tout petit peu, mais pas trop, pour ne pas faire le malin genre « vous avez vu comme je suis conscient de ma fausse note ».

J’ai écouté beaucoup de musiques très virtuoses : bluegrass, David Grisman, des groupes qui vont du folk au jazz et reprennent Django. C’est souvent à 200 à l’heure. C’est impressionnant, ça m’amuse, mais ce n’est pas forcément là que tu te dis : « lui, il a du cœur ». Et ce n’est pas propre aux manouches, on trouve ça partout.

Aujourd’hui, je vois plein de jeunes sur Internet qui jouent magnifiquement. Par exemple Noé Huchard, pianiste, une vingtaine d’années, fils de Stéphane Huchard. Lui et ses potes jouent superbement : c’est inventif, frais, chargé. On pourrait dire « ils ont eu Internet, les écoles », mais ils ont aussi du cœur. Donc on ne peut pas juste les jalouser. On est un peu coincés : ils ont la technique et l’âme.

Et le jazz moderne, tu t’y retrouves ?

J’avoue que je ne connais pas tout. J’écoute plutôt des trucs un peu punk, free, ou ce que j’appelle « contemporain » pour rire : des groupes où tu sens que c’est très écrit et en même temps complètement lâché. Ce sont des disques que tu ne peux pas écouter en faisant autre chose : ça te retourne un peu le corps, rien n’est vraiment conventionnel. J’adore ça.

Tu es autodidacte ?

Oui, globalement. J’ai pris quelques cours pour la guitare : main droite, main gauche, quelques bases. Je ne joue pas très vite, je ne sais pas faire, et ça me va. Je préfère les plans tordus aux plans rapides. J’ai bossé des choses avec des musiciens comme Olivier Louvel ou Christian Séguret. Mais aller chaque semaine chez un prof, pour moi, ça devenait moins musical. J’avais surtout envie de chercher tout seul, à l’oreille, avec les vinyles. J’ai des disques où un morceau est littéralement usé, juste parce que je rembobinais toujours le même chorus.

Les guitaristes qui t’inspirent ?

Django, évidemment, et toute sa galaxie. J’aime beaucoup Marc Ribot. Et Vernon Reid, de Living Colour, pour son mélange de métal, funk et dérapages contrôlés, avec une énergie énorme. Dans le bluegrass, Tony Rice, c’est un peu le Django du style. Beaucoup de ces musiciens se sont frottés au jazz acoustique, parce qu’ils étaient techniquement monstrueux. Et puis j’aime John Scofield. Je ne dirai pas que « celui qui naime pas Scofield est un con », mais disons que ça m’intrigue beaucoup quand quelqu’un n’aime pas Scofield

Une mauvaise habitude de jazz dont tu n’arrives pas à te débarrasser ?

Quand on joue en do, j’adore balancer d’un coup un gros accord de do dièse pour faire monter la tension. Je le fais souvent. Certains ont fini par me dire : « toi, tu joues out ». Je ne savais même pas ce que ça voulait dire au début. Je ne connais pas parfaitement mon manche, ni tous les noms d’accords, donc je fais parfois des trucs qui ne sont pas dans le manuel. Je n’en abuse pas pendant trois heures, sinon ça saoule tout le monde, mais si je ne le fais pas une fois dans la soirée, j’ai presque l’impression d’avoir raté quelque chose. Avec certains bluesmen, par contre, ça passe moins : eux, c’est pentatonique ou rien. Si tu leur colles des accords de travers, tu vois tout de suite que tu as froissé la religion.

Si tu pouvais voler un talent à un musicien, lequel ?

La maîtrise totale de l’harmonie. Le fait d’entendre une grille et d’avoir immédiatement 50 solutions en tête. Moi, j’ai besoin de comprendre la grille, de l’entendre bien avant de commencer à jouer. Dans certaines jams, quand ça devient trop compliqué, je suis capable de faire semblant que mon ampli est en panne, juste pour ne pas me perdre.

À quoi reconnaît-on un musicien qui a vraiment du jazz « dedans » ?

Longtemps, j’aurais répondu : au swing, à la façon dont il est posé dans le ternaire. C’est le premier critère qui me vient. Aujourd’hui, je suis plus prudent. Il y a des gens qui aiment le jazz, qui essaient d’en jouer, et tu te dis « peut-être pas encore… ». Mais souvent, il y a une raison : pas assez de temps, pas assez travaillé, un corps abîmé, une histoire compliquée. J’ai vu un guitariste en stage qui n’arrivait même pas à faire un aller-retour simple sur une corde. En fait, il avait eu le bras fracassé, puis un accident de chute. Quand tu connais son histoire, tu ne peux plus juger sa « technique » de la même manière. Pour moi, quelqu’un qui a du jazz dedans, c’est quelqu’un chez qui tu sens à la fois le rythme, le risque et l’écoute. Quand ces trois choses sont là, le reste est presque secondaire.

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Ecrit par David Benaroche

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