Le 13 août 2025, dans le petit village de Mollans-sur-Ouvèze, à l’occasion du très beau festival Parfum de Jazz, Julie Campiche a eu la gentillesse de nous accorder une belle parenthèse avant son concert en quartet, accompagnée par les excellents Leo Fumigalli au saxophone, Manu Hagmann à la contrebasse et Clemens Kuratle à la batterie, sans oublier Sophie Le Meilleur, qui nous a régalés d’un mapping psychédélique au deuxième set.
On vous a souvent demandé pourquoi vous avez choisi la harpe, on a plutôt envie de savoir pourquoi vous l’avez continuée ?
En fait, j’ai essayé le saxophone, sans choisir le type de musique. Du coup, quand j’ai découvert le jazz, j’étais à la harpe pour un remplacement dans un big band… et cela a parfaitement marché, du coup, je n’avais plus à penser à changer d’instrument.
Ce qui n’est pas une évidence : la harpe et le jazz…
À première vue, vous avez raison, cela ne matche pas forcément au départ. Mais justement, ce n’est pas parce que cela n’a pas été fait qu’il ne fallait pas que j’y aille. C’est un état d’esprit. La poule et l’œuf : je ne sais pas si le fait de faire de la harpe en jazz m’a poussée à aller toujours plus loin. C’est vrai que, si j’y pense, c’est parce que cela avait été peu fait que je me suis dit : « allez, on essaye, on y va ».
En écoutant vos enregistrements, en particulier les deux derniers, on peut se demander si l’on est dans le jazz ou la musique contemporaine.
Moi, au départ, je suis tombée amoureuse de l’état d’esprit du jazz. Et pas d’un style. Pour moi, le jazz, c’est une manière de se positionner vis-à-vis de la musique. Ce n’est pas pareil en classique, par exemple. Ce qui est très important, c’est le positionnement du musicien vis-à-vis de la musique.

La liberté que cela donne, c’est cela ?
Bon, je pense qu’en classique on peut avoir énormément de liberté, les grands virtuoses peuvent choisir leurs voies, ou voix. Mais ce n’est pas le même genre de liberté. Au départ, dans le big band dont je vous ai parlé, je ne connaissais pas le jazz, j’ai découvert, et j’ai vu comment les musiciens interagissaient entre eux. Tous les paramètres changent : c’est le même matériel, on a des partitions, même manière de noter la musique, mais les musiciens de jazz ont un autre rapport vis-à-vis de cette musique. C’est assez difficile à expliquer, mais cela m’a fascinée. Je suis issue du classique, j’écoutais beaucoup de hip-hop, du rock progressif, des musiques traditionnelles, je n’ai pas vraiment de racines, en fait la classification ne m’intéresse pas. Un jour, un journaliste m’a dit qu’en écoutant la plupart des groupes, il était capable de trouver leurs influences sauf… avec nous : pour moi, c’était un compliment.
Vous créez donc vos propres chemins, donc en évitant les références…
La chose qui est sûre, c’est que je ne cherche jamais à refaire quelque chose que j’ai entendu. Cependant, je ne me dis pas : allez, je vais créer un truc. Ce serait d’ailleurs assez prétentieux ! Je peux, par exemple, adorer faire une reprise de Radiohead, mais je ne cherche jamais à écrire comme Radiohead, même si je les aime beaucoup. C’est une démarche qui ne me parle pas. Généralement, cela commence par une histoire que j’ai à raconter. Puis je vais essayer de chercher des sons, des univers musicaux, des harmonies, des rythmes. Je vais essayer de créer une atmosphère qui corresponde à l’histoire que je veux raconter. Alors cela peut faire des choses nouvelles. Mais l’intention n’est pas la même !
Quand on écoute votre album, il y a effectivement un ordre dans le déroulé des morceaux, et c’est un peu comme si on ouvrait un roman… Et il y a aussi le travail entre vous quatre, les musiciens, vous créditez les arrangements à tout le groupe.
Pour moi, c’est important de collaborer avec des gens qui échangent, qui ont leur avis, qui vont intervenir. C’est très important de laisser une place à ce travail collectif. Au départ, c’est ma composition, au final cela devient la musique de chacun. Ils ne sont pas en train de jouer le morceau de Julie, ils sont en train d’interpréter le morceau de notre groupe. C’est vrai pour ce quartet depuis 10 ans, mais c’est vrai dans n’importe quel projet : laisser de l’espace pour que les musiciens se l’approprient. Mais j’ai collaboré aussi avec des danseurs, des trapézistes, pour le vidéo mapping lors de nos concerts. On se met d’accord sur l’intention, on se met d’accord sur la narration. Et puis on lâche… Pour le quartet, on est de plus en plus dans la cocréation. On crée un espace sonore commun.
Vous employez souvent les mots histoires, narration. Que privilégiez-vous lorsque vous composez, le sens que vous allez donner, ou les sensations que vous voulez faire ressentir ?
Difficile de répondre, mais je pense que c’est la sensation. Mais, en fait, les deux vont ensemble. Le sens d’un son va me guider. Par exemple, il y a un morceau sur un projet solo, qui est hyper délicat, il parle de violences, de choses très dures, du coup les ingé-sons sont un peu désarçonnés. Mais je n’ai pas lâché, après je vais trouver peut-être une meilleure manière de faire pour que cela reste musical et artistique. Ce morceau-là, j’ai privilégié le sens que j’avais envie d’y mettre.
Cela a un écho avec cette ambivalence que certains ressentent en écoutant votre musique. De parler de choses profondément réelles, ancrées dans la terre, militantes, mais qui nous emmènent très haut dans la stratosphère.
J’adore les contradictions. Je trouve cela créatif. On va toucher à quelque chose de super intéressant et qui va interroger. Toutes les questions de société que l’on peut avoir, ce sont des questions philosophiques, finalement, mais hyper concrètes. Il y a donc sans arrêt cet aller-retour. Donc réfléchir à ces problèmes sous un angle musical, cela permet peut-être de les aborder autrement. On est tous en train d’écouter de la musique seuls, mais on l’écoute ensemble ! Un côté méditatif mais aussi un côté communautaire. Cela change de quelqu’un qui va faire un discours, la musique est plus libre, chacun va faire son voyage, sans contrainte. Mais on l’a tous fait ensemble. Si on prend les questions climatologiques, par exemple, il y a plein de paroles, cela va dans tous les sens. Alors s’arrêter, aller au fond de soi. Une musique, cela peut être une porte pour s’apaiser.
C’est pour cela que dans vos enregistrements vous laissez du temps au temps. Il y a beaucoup de groupes qui multiplient les notes, et vous, vous laissez des silences, des soupirs.
J’ai beaucoup aussi travaillé avec le théâtre, car mon père est dans ce domaine-là. Il y a une chose que j’ai retenue : pour capter l’attention, il ne faut pas tout dire. Il faut ouvrir la route, puis laisser l’auditeur faire la suite du chemin. Si on dit tout, il n’y a plus de suspense. Le théâtre a beaucoup marqué ma manière de faire de la musique. Après, beaucoup de notes, cela peut être aussi un effet voulu, intéressant, super même. Mais cela peut conduire à une perte d’attention, enfin, c’est ce que je pense. Quand il y a une phrase musicale qu’il faut finir dans sa tête, cela fait plus participer l’auditeur. Et puis, moi, s’il n’y a pas de silence, je n’entends rien et je n’ai pas envie de jouer ! Et cela a parlé aussi aux autres musiciens. Quand on a fait la première répète, c’était pour un projet d’école, pas forcément un album. Et là, je me suis dit : il y a de l’or ! C’est précieux, c’est rare. On n’a pas fait un seul concert avec des remplaçants, tous se débrouillent pour être là, tout le temps. Chacun est très impliqué. On a, tous les quatre, un beau cadeau entre les mains, on en est conscients.

La suite ?
On est donc en train de commencer notre troisième répertoire pour un album. On va aller très lentement. J’aimerais le sortir pour 2027, pour fêter le début de notre deuxième décennie !
Avez-vous envie de faire une passation, de donner envie à des jeunes de découvrir cet instrument ?
Ce n’est pas vraiment une préoccupation majeure en ce moment. Bien sûr, si on me pose des questions, j’y réponds toujours. Si on m’invite à une master class, je m’y rends avec plaisir, mais je ne suis pas enseignante, par manque de temps, et ce n’est pas ma priorité actuellement. Mais en jouant, j’observe et je vois des regards intéressés, curieux. Je me dis que cela va leur donner des idées, qu’il y a quelque chose qui passe. Et je suis heureuse aussi dès que l’on me demande des conseils. Cela fait 15 ans qu’on tient, on peut commencer à aider !
Une dernière question traditionnelle : être femme dans ce milieu, cela peut être dur ?
Je n’ai personnellement pas à me plaindre, je n’ai pas eu envie de faire un #metoojazz, mais c’est quand même insidieux. Je n’ai pas à me battre contre des attitudes ouvertement sexistes, par contre, je pense que tout le monde, et je précise homme ou femme, a des préjugés. On fait plus confiance aux hommes. Instinctivement, on se dirige vers des hommes qui sont, en plus, surreprésentés dans le monde du jazz. Pour beaucoup, cela demande un effort pour se battre contre ces fameux préjugés. Quand on n’aura plus à faire d’efforts, on aura fait beaucoup de chemin.
