Le Jazz & le Hip Hop

Lors d’une précédente livraison de l’excellent magazine Jazzophone, j’avais eu l’outrecuidance de taquiner les puristes de notre musique préférée en déclarant que le Jazz était une musique de vieux.

C’était bien évidemment une boutade. Afin d’apaiser d’éventuelles tensions, j’ai décidé cette fois-ci de trouver une thématique plus consensuelle : hip-hop et jazz sont-ils compatibles ?

Quand le hip-hop rencontre le jazz :

C’est une évidence que le hip-hop s’est nourri du jazz. C’est l’essence même de ce mouvement que de récupérer dans le patrimoine tout ce qui est potentiellement « samplable » et exploitable pour une boucle. Souvent, l’éducation musicale des dees jays, résultant du milieu social d’origine, était le moteur de leur inspiration : soul, funk et … jazz.

Les premiers à avoir explosé à la face du monde en combinant hip-hop et jazz sont Gang Starr avec « Jazz Thing », extrait de la BO du film de Spike Lee « Mo’ better blues ».

Ce morceau est un véritable hommage au jazz. Le rappeur Guru cite les plus grands noms : Coltrane, Ornette Coleman, Dizzy, Monk, Mingus, Roach ou Bird, le tout accompagné par le saxophone de Brandford Marsalis et la trompette de Terence Blanchard. Quant au son élaboré par Dj Premier, on retrouve des samples de Duke Ellington (« Upper Manhattan Medical Group»), Louis Amstrong (« Mahogany Hall Stomp»), Thélonious Monk (« Light blue ») et Charlie Parker (« Cool »). Pour autant, ces références multiples n’ont pas amadoué mes amis puristes et GangStarr recevra un accueil pour le moins mitigé lors d’un passage au festival de jazz de Nice.

Comment poursuivre ce paragraphe sans citer A Tribe Called Quest, et le morceau « Jazz (We’ve got)» où l’on retrouve entre autres Jimmy McGriff (« Green dolphin street ») et Freddie Hubbard (« Suite Sioux »). En élargissant à l’album dont est issu ce joyau, « The low end theory », nos oreilles averties identifient pêle-mêle des samples d’Art Blakey and the Jazz Messengers (« A chant for bu » qui devient une boucle pour « Excursions »), Lonnie Liston Smith, Ron Carter ou Grant Green (« Down here on the ground » pour « Vibes and stuff »).

Enfin, entrons de plain-pied dans la quintessence, que dis-je le sublime : Digable Planets et les deux albums qui portent la fusion des deux courants musicaux à son paroxysme : « Reachin’ (a new refutation of time and space )» (1993) et surtout l’excellent « Blowout comb » (1994). Le morceau phare du premier opus, « Rebirth of slick (cool like dat) » utilise comme base le « Stretching » d’Art Blakey and the Jazz Messengers. Quant au second album, je le considère comme le Saint-Graal : Grant Green, The Meters, Roy Ayers, Bobbi Humphrey ou encore Shuggie Otis ou Skull Snaps forment le casting sans faute (je sais que les deux derniers sont plus soul que jazz, mais ce n’est pas grave, on ne dira rien aux puristes).

Cette liste est loin d’être exhaustive et j’aurais pu m’attarder sur d’autres artistes ayant pioché dans l’immense catalogue Jazz : De La Soul, Nas, Dream Warriors, Black Moon, Brand Nubians

Quand le jazz rencontre le hip-hop :

Il est certain que, lorsque vous êtes entre gens bien élevés, il n’y a rien de pire qu’une horde de jeunes aux pantalons trop grands, aux casquettes à l’envers et qui posent sans vergogne leurs Timberland sur la table. Les candidats sont moins nombreux alors que ces deux musiques qui ont connu un parcours commun : initialement peu appréciées du grand public et estampillées « Noire ».

Le premier pas significatif a été effectué par Sa Majesté, Miles Davis, toujours à l’affût de nouvelle fusion. L’album « Doo-bop » est produit par Eazy Mo Bee. Le résultat est certes inégal, mais il a le mérite d’exister. Il permet surtout au hip-hop d’être reconnu sur l’échiquier musical. Miles Davis adoube le mouvement et lui donne une visibilité hors des murs des ghettos et des clichés facilement accolés par une classe méprisante et hautaine.

Si vous avez eu la patience de lire cet article depuis le début, j’ai déjà évoqué Brandford Marsalis, frère de Wynton (encore un puriste). Cet excellent saxophoniste décide en 1994 de créer le projet Buckshot Lefonque. Il travaille entre autres avec Dj Premier rencontré sur la BO du film de Spike Lee quelques années plus tôt. L’album éponyme qui en découle reste une référence plus de 20 ans après. Brandford a su s’approprier les codes du hip-hop pour les intégrer dans ses compositions et réaliser une production jazz avec des pépites « urbaines » à l’intérieur. Pour les plus dubitatifs d’entre vous, je conseille l’écoute de « The blackwidow blues », le tristement toujours d’actualité « Breakfast @ Denny’s » ou « Music Evolution », extrait du second album.

Quand le jazz et le hip-hop se mélangent :

Reste la troisième option, soit la fusion des deux courants.  Trois projets me viennent spontanément à l’esprit. Les deux plus célèbres sont US3, qui a connu un beau succès avec « Cantaloop » et sa boucle empruntée à Herbie Hancock et son « Cantaloupe Island » ou les quatre volumes de « Jazzmatazz » portés par Guru de GangStarr, avec des invités prestigieux tels que Donald Byrd, Roy Ayers ou Herbie Hancock (la boucle est bouclée si je puis permettre cette blague de dj). Le plus récent est l’album des Jazz Liberatorz (« Clin d’œil »). Ces trois dj français originaires de Meaux ont croisé les deux cultures en puisant dans l’âge d’or du hip-hop et du jazz. Le résultat est très intéressant. Je recommande « Ease my Mind » ou « Genius at work ».

On se rend compte qu’au final, la nouvelle génération se pose moins de questions et ne s’embarrasse pas de savoir qui du hip-hop ou du jazz sont la poule et l’œuf de leur imaginaire.

Ecrit par Cyril Hely

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