Tu vois, Michel, je n’ai rien oublié

Non, je n’ai rien oublié : que tu n’es que tu n’es pas que le compositeur de « Nous sommes de sœurs jumelles… » Bon. Puisque nous sommes au cinéma, restons-y un instant. Non, je n’ai rien oublié : que, bien sûr, le tournant des années 1960 et l’émergence de la Nouvelle Vague vont t’ancrer définitivement dans le monde de la musique de film. Mais sait-on que tu as composé pour Agnès Varda (Cléo de 5 à 7 en 1962), pour Jean Luc Godard (Une femme est une femme en 1961, Vivre sa vie  en 1962 et Bande à part en 1964) pour Joseph Losey (Le Messager en 1970) ?


Non, je n’ai rien oublié : qu’avec Jacques Demy (Lola en 1961, Les Parapluies de Cherbourg en 1964. Les demoiselles de Rochefort en 1967 et Peau d’Âne en 1970) tu inventes la comédie musicale à la française. Ainsi Les Parapluies de Cherbourg est un film chanté en continu où tous les dialogues sont inspirés par la musique, ce qui était novateur à l’époque. On peut presque dire que les dialogues parlés sont  en réciprocité avec le chant  sont une forme de parlé-chanté, manière d’interpréter vocalement un texte, à mi-chemin entre le chant et le langage oral parlé. Parlé- chanté qui est une forme de sprechgesang, style de chant déclamé et modulé d’après les intonations de la parole, utilisé par les compositeurs de l’école de Vienne (début du xxe siècle).

Non, je n’ai rien oublié : que, en 1966, tu as été nommé aux Oscars pour son travail sur Les Parapluies de Cherbourg. Que, en 1968, tu composes la bande originale de L’affaire Thomas Crown et particulièrement la chanson The Windmills of your mind (Les moulins de mon cœur) pour laquelle te sera décerné l’année suivante l’Oscar de la meilleure chanson originale.

Non, je n’ai rien oublié : que deux ans plus tard, tu reçois l’oscar de la meilleure musique de film  pour Un été 42 (1971). Que, entre 1971 et 1975 tu es nommé vingt-sept fois aux Grammy Awards, et que tu en remporte cinq. Que tu décroche un troisième Oscar pour Yentl de Barbra Streisand en 1983. Que, la même année, tu composes la bande sonore de Jamais plus jamais d’Irvin Kechner, ultime James Bond avec Sean Connery.

Non, je n’ai rien oublié : que ta musique pour le cinéma pouvait être baroque (la musique de chambre pour deux pianos pour Le Messager), romantique, ou bien valse populaire et be-bop, voire percussions latines et violons tziganes, et même pop-music et romances pour crooners. Avec, pour principe, de ne jamais sacrifier la mélodie. Comme tu le disais : Que la musique emporte l’auditeur dans tous les sens, comme elle m’emporte, moi. Comme elle m’a toujours emporté.

En 1954, à la demande de la firme américaine Columbia, tu offres des relectures jazzy de rengaines françaises. L’album I Love Paris est un énorme succès (8 millions d’exemplaires écoulés) ; ta reconnaissance se fait internationale. Influencé par le chef d’orchestre américain Stan Kenton tu mènes une brève carrière de jazzman comme leader : Holiday in Rome en 1955, Michel Legrand Plays Cole Porter en 1957, Legrand in Rio en 1958. Pour Legrand Jazz tu enregistre à New York en 1958 avec Miles Davis, John Coltrane et Bill Evans, devenant l’un des premiers Européens à travailler avec les maîtres du jazz moderne. En 1964, tu livre, en revanche, un album devenu culte, Archi-cordes, des thèmes originaux de jerk, twist ou surf music engloutis sous une cascade de violons stridents et agressifs.

Non, je n’ai rien oublié : que, de plus en plus tenté par les infidélités au septième art, tu te lances, dans ta soixantaine, avec l’écrivain Didier van Cauwelaert, dans la comédie musicale scénique. Cela donnera en 1997 l’opéra-bouffe Le Passe-Muraille puis, en 2014, un « opéra populaire », Dreyfus. Pour John Neumeier, directeur du ballet de Hambourg, tu composeras  la musique de Liliom (2011).

Non, je n’ai rien oublié : que tu publies le premier volume de tes Mémoires, Rien n’est grave dans les aigus (Le Cherche Midi), coécrit avec Stéphane Lerouge, spécialiste de la musique au cinéma, où tu évoques de manière libre et non chronologique, ta formation, tes rencontres, tes choix de parcours, ton goût pour la musique au pluriel.

Non, je n’ai rien oublié : que le 16 septembre 2014, à 82 ans tu épouses la comédienne Macha Méril avec laquelle tu avais déjà eu une liaison quarante ans auparavant, liaison que Macha Méril a dit avoir été purement platonique ».

Non, je n’ai rien oublié : que ces dernières années, on t’avait surtout vu en compagnie de la soprano Natalie Dessay, avec laquelle tu as publié l’album Entre elle et lui (2013), recueil de tes airs les plus célèbres. L’entente s’est prolongée en 2017 avec Between Yesterday and Tomorrow, « oratorio pour une voix et orchestre symphonique ».

Non, je n’ai rien oublié : que tu as composé en tout plus de deux cents musiques pour le cinéma et la télévision, que tu as accompagné entre autre Frank Sinatra, Ella Fitzgerald et Sarah Vaughan. Il a également donné la réplique à Stan Getz.

Non, le niçois que je suis n’a pas oubli que, pour l’édition 2011 du « Nice festival » Vendredi 8 juillet à 22h15 Scène Théâtre de Verdure, tu as joué accompagné du Nice Jazz Orchestra.

Non, le niçois que je suis n’a pas oubli que, pour la 10ème édition du festival « c’est pas classique », pour le concert d’ouverture, le 31 octobre 014, tu dirige l’Orchestre Philarmonique de Nice.

Non, le niçois que je suis n’a pas oubli que le 14 juillet 2017 tu fait un malaise sans gravité après avoir participé à la cérémonie officielle d’hommage aux victimes de l’attentat de Nice. Tu n’as pas été transporté à l’hôpital,

Non, je n’ai rien oublié :  qu’André Francis à justement le rédacteur en chef de Jazz Hot, et que, maintenant, vous devez en train de  boire une coupe de la boisson des dieux, l’hydromel en discutant jazz. Méfies –toi, Michel, il est incollable.
Tu vois,  Michel, je n’ai rien oublié.


Le jazz l’a parfois accueilli, car Michel Legrand a toujours cherché sa compagnie et son inspiration dans cette fraternité, et le jazz lui a souvent retourné sa reconnaissance car il existe de nombreuses interprétations de ses œuvres. L’une des plus remarquables relectures est certainement celle du regretté George Robert, avec des arrangements de Torben Oxbol, qui reprend judicieusement les grandes mélodies de Michel Legrand qui ont accompagné l’histoire du cinéma. Car c’est certainement dans le cinéma, en tant que mélodiste, que Michel Legrand a été le plus original, le plus audacieux, le plus inventif.

*Une grand partie de ce texte a été publiée sur le site www.ciaovivalaculture.com

Ecrit par Jacques Barbarin

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