#Jazz & #Culture : Joseph Kosma & le Jazz

Elle est le standard de jazz le plus joué au monde, et cela continue. dans le jazz, les standards sont les morceaux que tout le monde connaît et que tout le monde a joué. Quel morceau correspond le plus à cette définition que Les Feuilles mortes dont la carrière est tout à fait exceptionnelle !

Il convient de faire l’historique de ce thème musical. En 1945, un jeune danseur étoile, Roland Petit, demande à Prévert de lui écrire l’argument d’un ballet pour lui et sa partenaire Marina de Berg. En répondant affirmativement, Prévert a dans la tête une idée : une histoire d’amour contrariée par le destin, ce ballet s’appelle « Le Rendez-vous ». Prévert propose à Kosma d’en écrire la musique et d’y inclure une chanson Les enfants qui s’aiment, chantée par Fabien Loris dans le ballet, et reprise par Juliette Gréco, ainsi qu’une mélodie pour le pas de deux, thème musical des futures Feuilles mortes. Ce sera la première apparition de cette mélodie. Kosma affirme que le thème lui aurait été inspiré par un air tzigane du folklore hongrois ce qui explique qu’ensuite le jazz manouche s’en soit emparé. Lors de la première le 15 juin 1946, ce fut un gros chahut. Le ballet fut finalement un succès mais davantage pour Les enfants qui s’aiment : la petite mélodie des Feuilles mortes passa inaperçue. Lorsque Carné, Prévert et Gabin (déjà célèbre), cherchent à faire un film ensemble, Carné, qui avait assisté au ballet, propose d’en faire un film, mais peu à peu l’histoire d’amour du Rendez-vous s’est transformée en un affrontement entre collabos et résistants, ce qui ne plaisait pas du tout à Carné ; et du coup, Prévert propose une deuxième chanson d’amour tirée du pas de deux, sur laquelle il met des paroles. Cette chanson était prévue pour Marlène Dietrich et Jean Gabin. Il fait un texte qu’il dit : « être simple comme bonjour » la chanson sera composée au cours d’un déjeuner dans un restaurant de la rue dauphine où Kosma se met au piano et chantonne timidement. Il la rejouera dix fois à la demande de Gabin qui la trouve « de première ! ». Ce fut la naissance des Feuilles mortes !

Mais le destin va s’en mêler : Marlène Dietrich joue la star en essayant de changer le scénario, ce qui déplaît à Carné, et du coup elle décide de ne pas faire le film et Gabin, amoureux, non plus. Ce sera donc Yves Montand et Nathalie Nattier. dans le film, la chanson a un rôle important : elle est fredonnée par Montand et jouée à l’harmonica par Jean Vilar qui représente le destin, puis rejouée en valse au final. Le film fut un four, et la chanson complètement inaperçue, ce dont Prévert fut ulcéré. Et pourtant 4 ans après, elle allait faire le tour du monde et figurer au répertoire de tous les grands chanteurs d’Amérique. Montand disait que « la mélodie était trop compliquée et n’avait aune chance d’intéresser le public… ». Quant à Prévert, il disait que « c’était une chanson bien trop subtile pour un public de cons ».

Dans les années 50, elle devint le symbole de Saint-Germain-des-prés mais il fallut des années pour qu’elle devienne le succès international que l’on sait. C’est à Monsieur et Madame Enoch, les éditeurs de Kosma que l’on doit la carrière américaine de la chanson dont le texte en anglais écrit par Johny Mercer, le parolier de Frank Sinatra qui voulait la chanter pour sa rupture avec Ava Gardner, n’est pas la traduction du texte de Prévert et n’en comporte que le refrain. En 1949, après l’adaptation en Anglais de Mercer, ce fut un succès extraordinaire, et en 1955, la version piano de Roger Williams a été le succès numéro 1, devenant le seul disque de piano de l’histoire à figurer en tête du classement pendant 4 semaines au Billboard Hot 100. Il existe une seule version américaine qui est la traduction du texte de Prévert, par un certain Éric Bentley « The dead leaves ».

Entre 800 et 900 interprétations de la version de Mercer ont été enregistrées, soit chantées en anglais, soit simplement instrumentales (donc uniquement la musique de Kosma). par contre, Marlène Dietrich n’a jamais pu assouvir son désir de la faire, car Prévert ne lui a jamais pardonné de les avoir laissé tomber pour Les portes de la nuit et ne lui a jamais donné l’autorisation. Joseph Kosma a également composé des œuvres de jazz comme le morceau Clair de Lune dont l’interprétation la plus connue est celle de Django Reinhardt et que presque tous les guitaristes de jazz manouche (entre autres Bireli Lagrene, le Winstertein Quintet ou le trio Rosenberg) ont enregistré et dont on oublie souvent le compositeur.

Ce titre est extrait d’un film avorté de Marcel Carné dont Prévert avait écrit le scénario et Kosma la musique. Quand, le 27 août 1934, les 300 enfants détenus dans l’établissement carcéral de Belle-Île se révoltent à cause de la brutalité d’un surveillant, 56 d’entre eux « mettent les bouts » et alors, commence la chasse à l’enfant. Prévert en vacances sur l’île est horrifié et il fait une chanson La Chasse à l’Enfant et un projet de film.

Prévert et Carné travaillent sur cette histoire. Le producteur ne s’engage que s’ils ont l’autorisation de la Commission de censure : un film sur les conditions de détention des mineurs et qui parle de la rébellion de 1934 ? pas question : interdiction du tournage en 1938. Ce n’est que longtemps après, en 1947, que Carné reprendra ce film avec ses complices Prévert et Kosma mais L’île des enfants perdus deviendra La fleur de l’âge. Commencé en avril, le film s’interrompt trois mois plus tard. C’est un désastre : deux cents plans sont tournés sur les mille prévus. Ne subsisteront que les photos de plateau splendides, et… les musiques de Kosma dont Clair de lune !

Le drame autour de la mémoire de Kosma vient du fait que, comme il est sans héritier, et que toute sa famille a été exterminée en 1944 à Budapest par les nazis, ses droits d’auteur ont été donnés à une administration, et personne ne s’occupe vraiment de son œuvre, beaucoup d’articles ne citent même pas son nom.

Un exemple : la chanson de Gainsbourg sur Les Feuilles mortes intitulée La chanson de Prévert !

Joseph Kosma (2ème en haut à gauche), Jean Gabin (3ème en haut), Jacques Prévert et Marcel Carné (en bas) à Tourrettes-sur-Loup en 1945, pendant la préparation des « Portes de la nuit »

Ecrit par Françoise Miran

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