#Jazz & #politique : Ornette Coleman Architecte du Free

Ornette Coleman n’est pas le père du Free Jazz mais il a contribué à l’émergence du nom donnée à sa musique, et à celle d’autres précurseurs (Charles Mingus, Cecil Taylor).

Le Saxophoniste-compositeur est un improvisateur considérable marqué par son époque. Enregistré en 1961, l’album Free jazz : a collective improvisation est un son nouveau, une oeuvre de rupture pour la scène jazz américaine des années 60 qui peut servir de Manifeste. La formation en double quartet sans piano est inédite. Aux manettes des pointures : Don Cherry et Freddie Hubbard à la trompette, Ornette Coleman et Eric Dolphy au saxophone, Scott LaFaro et Charlie Haden à la contrebasse, Billy Higgins et Ed Blackwell à la batterie. Bien qu’Ornette Coleman ne soit pas le seul pionner du Free, le saxophoniste pose les impossibles bases d’un langage musical nouveau et assumé. L’abandon de traits jazzistiques supposés intangibles jusqu’ici. La pièce d’une demi-heure jouée d’un seul tenant, est une performance. Ornette Coleman définit le seuil en le franchissant. L’enregistrement en stéréophonie augure d’une nouvelle écoute le quartet d’Eric Dolphy est entendu à droite, le quartet d’Ornette Coleman à gauche. La durée définie par l’envie musicale est pied de nez au calibrage de l’industrie musicale. La pochette porte un texte sans équivoque « A collective improvisation ». Au verso, une peinture de Jackson Pollock, urbaine, torturée, abstraite ! Et le discours musical lui ressemble : immédiat, brutal, nécessaire. Free Jazz disloque la culture Jazz. Le Free est une culture d’opposition, une culture de résistance musicale et sociale. Free Jazz est un acte militant à l’image d’une société brutale et fissurée. La richesse du libre arbitre musical du saxophoniste explose le plafond de verre qui confine le jazz au conformisme et importe des valeurs clefs en lien avec l’Afrique, mais pas seulement. Dans un chaos instrumental régénérateur, Ornette Coleman développe un contexte précis qui fait sens : préserver une identité culturelle en écho aux luttes des Afro-Américains pour leur libération politique et économique. Le contexte politique en ce début des années 60 est explosif. La répression violente de manifestations pacifistes pour les droits civiques et les émeutes qui s’en suivent, les injustices sociales, la guerre du Vietnam, le maccartisme, nourrissent une prise de conscience collective autant qu’une radicalisation des mouvements de protestations. L’organisation politico-religieuse, Nation of Islam dont le porte-parole n’est autre que Malcom X, prône le réveil d’une Nation noire, autodéterminée et autonome économiquement, d’un Etat dans l’Etat. Le projet politique séparatiste porté par les décolonisations en Afrique l’Ouest inquiète les suprématistes et les services de sécurité américains

. Le Free invoque l’intellect ! Attirer ou repousser, on ne se glisse pas dans Free Jazz comme dans une pantoufle. C’est avec les tripes que s’arrache la liberté. Apprécié dans les premiers temps surtout par les gens de gauche, les intellectuels blancs, la communauté noire ne voit pas le style comme étant représentatif des Afro-Américains.

Le discours musical d’Ornette Coleman est de fait mal accueilli par la critique jazz, jugé sur le fond comme sur la forme chaotique, inintelligible, sans virtuosité. Mais l’opus n’est pas une pièce unique plongée dans son propre abîme. Un « First Take » en bonus sur l’album confirme l’architecture libre d’Ornette Coleman. Le Free est une brèche dans le directif. Un cri de révolte aussi immédiat que puissant. Dire que Free Jazz : a collective improvisation n’est pas emblématique d’un nouveau genre serait mentir, bien que d’autres projets jalonnent l’avant-garde Jazz, car il est porteur d’une effervescence créative immédiate violente autant intellectuelle que spirituelle. L’équivalent du passage de l’art figuratif à l’art abstrait. Le travail d’Ornette Coleman influence. Le compositeur est un théoricien : sons insolites, accidents mélodiques, cris instrumentaux parfois atoniques, introduction de rythmes africains font du Free jazz un polymorphe intuitif pluriel et singulier. Une nouvelle donne musicale et sociale. Un feu sonore purificateur qui va transformer en profondeur la scène musicale des années 60, mais pas seulement. Le Free est porteur d’un vent de colère nouveau ferment d’émancipation collective.

Ecrit par Lawrence Damalric

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