#Jazz & #Politique « Name me someone who’s ridiculous, Dannie ! »

Charles Mingus décède, à l’âge de 56 ans, à Cuernavaca, au Mexique. Quelques jours plus tard, 56 cachalots seront retrouvés, échoués, sur les côtes mexicaines. Ils seront incinérés le jour où Sue Mingus, sa dernière épouse, répandra sur le Gange, ses cendres. Ainsi s’achève la vie de celui, aux ascendances afro-américaines, anglaises, suédoises et chinoises, né en 1922 à Nogales, en Arizona, qui allait très vite se trouver confronté, à Watts, où il grandit, à toutes les exclusions de son pays. Pays qu’il ne quittera jamais, se considérant comme américain à part entière.

Contrebassiste de génie, pianiste dément, compositeur virevoltant, il aura joué, dès 1938, avec à peu près n’importe quel jazzman, tout en ayant dès 1945 pour ses propres productions sa sphère personnelle de sidemen. Et quels sidemen ! Dannie Richmond, son batteur privilégié, quasiment exclusif. Jimmy Knepper, tromboniste. Ted Curson, trompettiste flamboyant. Et surtout Eric Dolphy, dont le décès prématuré, en juillet 1964, l’affectera si profondément qu’il donnera à son fils qui vient de naitre de son union avec Sue, son prénom : Eric.

Quartet, quintet, sextet, les formations se suivent pour accompagner celui qui déclare : « … Ma musique est un langage des émotions. Quiconque échappe au réel est incapable d’exploiter ma musique… Elle est vivante, elle parle de la vie, de la mort, du bien et du mal. Elle est colère. Elle est colère parce qu’elle sait être réelle… » Et aussi : « …Les choses ont bien changé depuis la naissance de cette musique de prostituées, Jazz. Ma musique parle au peuple noir et essaie de prendre sa défense contre le fric, les esclavagistes, les exploiteurs capitalistes… ».

S’il refuse, sur le tard, de se joindre aux Black Panthers qui l’avaient contacté, car il ne voulait pas faire partie d’une organisation quelle qu’elle soit ; il démasque dans l’indignation et la colère toute forme d’iniquité. Car sa musique ressemble à une longue émeute raciale, où, dans un chaos organisé, la luxuriance et le foisonnement du contenu s’associent à la rigueur de la forme et à un ordre très maîtrisé de l’expression. Humilié fortement en 1951, éjecté, parce que « couleur de chiasse » d’une expérimentation télévisuelle en couleurs pour WCBS, alors qu’il jouait dans le Red Norvo Trio, le « Moins qu’un chien » – titre de son autobiographie – prendra des revanches musicales fulgurantes dont la plus emblématique demeure « Original Fables of Faubus » -1960- les paroles s’y tressent en un chant grinçant évoquant les agissements ségrégationnistes du gouverneur de l’Arkansas, Orval Faubus. L’affaire avait fait grand bruit, à Little Rock, en 1957, mobilisant pendant des mois toutes les forces anti ségrégationnistes du pays, pour permettre l’accès à onze jeunes lycéens noirs au lycée principal de la ville : High School. Intimidations, tentatives de lynchages, mobilisation de la Garde nationale de l’Arkansas, déclarations menaçantes : « le sang coulerait dans les rues ! ». Ce à quoi la National Association for the Advancement of Coloured People répondit : « Ces mots électrifièrent Little Rock. Le lendemain, ils choquèrent les États-Unis. À midi, ils horrifièrent le monde entier. »

En 1960, en rupture avec Columbia, au studio Candid, en quartet, dans les conditions du live, Mingus enregistre « Charles Mingus presents Charles Mingus » où le morceau « Original Fables of Faubus » envoie ceci :

« Oh ! Seigneur, ne les laisse pas nous abattre. Oh ! Seigneur, ne les laisse pas nous poignarder. Oh ! Seigneur, ne les laisse pas nous rouler dans le goudron et les plumes. Oh ! Seigneur, plus de croix gammées. Oh !, Seigneur, plus de Ku Klux Klan. Cite -moi quelqu’un de ridicule, Dannie. Le gouverneur Faubus. Pourquoi est-il malade et ridicule ? Il s’oppose à l’intégration scolaire. Alors, c’est un dingue. À bas les nazis, les fascistes, ceux qui se croient supérieurs. À bas le Ku Klux Klan. Cite-m’en quelques-uns qui sont ridicules. Faubus, Rockefeller, Einsenhower. Pourquoi sont-ils à ce point malade et ridicule ? Deux, quatre, six, huit, ils vous lavent le cerveau et vous enseignent la haine. HELLO, hello. »

Ecrit par Sylvette Maurin

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