Jean Auray – Luthier spécialiste de la contrebasse

Parmi les quelques luthiers spécialisés dans la fabrication de contrebasses, Jean Auray est certainement le plus couru au monde et tient une place particulière dans le coeur des jazzmen qui se sont rapidement pris d’affection pour les qualités remarquables de ses instruments. Environ 400 heures de travail par instrument, il faudrait attendre trois à quatre ans après commande d’une contrebasse à cet artisan qui ne s’est jamais « industrialisé ».
Digne héritier des plus grands maîtres de la lutherie, Jean Auray recherche l’équilibre de la table d’harmonie tel que le préconisait Leonard de Vinci et tel que le pratiquait Stradivarius, de façon à obtenir la même surface vibrante de part et d’autre du chevalet.
Néanmoins, celui que Renaud Garcia Fons qualifie de visionnaire de la contrebasse aura contribué à l’évolution de la « grand mère » de l’orchestre en lui adjoignant quelques inventions personnelles améliorant la qualité sonore et la facilité de jeux de cet instrument aux limites des possibilités humaines.

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Renaud Garcia Fons © Jean Louis Neveu

Depuis 1993, il fabrique des fonds (le dos de la basse) hybrides de façon à bénéficier du timbre des fonds plats et de la solidité des fonds bombés. Inspiré de la fabrication des guitares, il incruste deux barres fines dans le fond de ces instruments ce qui, probablement, contribue à la qualité sonore de ses contrebasses.
Les contrebassistes sont la plupart du temps à la recherche de vieux instruments car le son se bonifie avec le temps, il semblerait que Jean Auray livre des instruments neufs ayant les qualités sonores d’anciennes basses. Autre innovation, une asymétrie des éclisses (profondeur de l’instrument) qui facilite l’accès aux notes aigües en rapprochant le corps du contrebassiste de trois centimètres sans aucun compromis sur la forme des « épaules » de l’instrument que l’on a fait de plus en plus tombantes au fil du temps pour accéder aux aigües mais parfois au détriment du son.
Jean Auray est un maître luthier alliant tradition et modernité avec génie, réalisant des instruments pour le confort des musiciens, adaptés à chacun d’entre eux, à leur jeu et pas seulement de beaux objets jolis à regarder ou témoignant juste de ses talents d’artisan. C’est pourquoi il écoute la musique des musiciens pour qui il fabrique, persuadé que le bois s’imprègne de ces vibrations. Sa réputation s’est rapidement imposée dans le milieu du jazz, lancée comme il le dit lui même par Bruno Chevillon. Il fabriquera ensuite une série de contrebasses d’un genre particulier puisque pourvues d’une cinquième corde de do aigüe. Barre Philips fait également partie des grands contrebassistes jouant ses magnifiques basses tels qu’Henri Texier, Claude Tchamitchian... mais les grands contrebassistes étrangers entendent eux aussi parler de ses instruments, c’est ainsi que des commandes lui seront passées par l’immense et malheureusement disparu Charlie Haden, Arild Endersen, Michael Farmanek et Stanley Clarke pour qui il sculptera le visage de sa défunte mère en lieu et place de la traditionnelle volute baroque.
Un son ample, chaud, précis, égal sur toutes les cordes et toute la tessiture. Une facilité de jeu absolue permettant la plus grande vélocité et les virtuosités les plus folles sont autant de qualités dont parlent les musiciens jouant ces contrebasses magnifiques aux proportions élégantes et aux vernis sublimes. Mais il fallait remédier à un problème majeur que rencontre chaque contrebassiste, celui du transport et notamment en avion car le mètre quatre vingt environ de cet énorme violon répond rarement aux normes des
compagnies aériennes en plus d’être au quotidien un encombrement problématique que ce soit en voiture, train… ce qui vaut souvent aux contrebassistes de subir des réflexions du genre : « vous auriez mieux fait de jouer de la flûte ou de l’harmonica ». C’est pourquoi il a mis au point un système de démontage du manche des plus ingénieux, respectant l’intégrité esthétique classique de l’instrument contrairement à l’approche d’autres luthiers. Il fallait alors repenser certaines choses afin notamment que l’âme, ce cylindre de bois en pression entre la table et le fond ne tombe pas lorsque les cordes sont retirées puisque chaque corde exerce une pression d’environ 13 kg sur la table. Il fallait aussi concevoir un fly case spécial, cette boite de rangement en kevlar carbone permettant à la contrebasse démontée de partir en soute d’avion. Jean Auray a réalisé tout cela avec ingéniosité et sans compromis sur l’esthétique ou le son, changeant radicalement la vie quotidienne des contrebassistes voyageurs, leur permettant de retrouver partout dans le monde leur contrebasse. Charlie Haden aurait dit qu’au contact de sa contrebasse Jean Auray, il serait entré dans « un autre monde ».

Les violonistes ont Stradivarius, les contrebassistes ont également leur Stradivarius, il se nomme Jean Auray.

Ecrit par Jean-Christophe Bournine

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