Deux parties aux couleurs bien différentes pour ce dernier soir de Saint Jazz Cap Ferrat : la voix douce d’Ala.Ni suivie des magnifiques sons graves de la contrebasse d’Henri Texier.
Dix cordes entourent, enrobent les cordes vocales de la chanteuse grenado-anglaise Ala.Ni. Le violoncelliste Valentin Mussou et le guitariste Thomas Naïm vont ainsi accompagner, le mot sied particulièrement à cette formation, Ala.Ni qui nous présente son dernier album Sunshine Music.
La jeune femme semble ici au paradis, la mer, les vagues, tout l’enchante, et elle chante d’une voix en apparence fragile mais très maitrisée.
Ses deux complices se font légers, tout en finesse laissant beaucoup de place au vocal. Ils installent une atmosphère envoutante, parfois un peu mystérieuse, parfois un peu planante, souvent ludique. La chanteuse communique beaucoup, elle parle autant qu’elle ne chante, elle « percussionne » autant qu’elle « scatte » comme pour nous inviter à mieux participer à son univers entre rêves et mélodies comme Seaweed de son dernier album ou Cherry Blossom issu de You and I. Un joli morceau de bravoure, demander au public une série de mots pour improviser un texte où des champignons (qui font un peu planer) côtoient des sirènes mais aussi des moustiques ! Après ce Sunshine Music, le soleil s’est couché, un court entracte permet aux roadies d’installer les instruments du groupe d’Henri Texier.
Dès les premières notes, on sait que l’on va assister à un très beau moment de jazz, en apesanteur, comme libéré de toute attraction terrestre. C’est le boss Henri Texier qui lance les autres musiciens qui se coulent tranquillement dans l’univers du contrebassiste.
Que ce soit Sébastien Texier qui alterne entre le saxophone et les clarinettes, Gautier Garrigue derrière sa batterie et Manu Codjia à la guitare électrique
l’Essential quartet va élever le dialogue musical dans des stratosphères fluides et limpides. Amazon Blues lance la conversation, suivi du très beau O Elvin, en hommage au célèbre batteur Elvin Jones. Dans chaque morceau le thème est tour à tour porté par chacun des instrumentistes, s’interpellant, se provoquant, mais surtout montrant le plaisir de jouer ensemble, ainsi les très beaux duos chatoyants du saxo et de la guitare qui créent un unisson aux tonalités chaudes et électriques. Ainsi les baguettes et balais de Gautier Garrigue pour instiller le mouvement, pour renforcer cette impression de souplesse.
Ainsi les doigts d’Henri Texier qui loin de diriger ses jeunes compagnons, les incitent, de ses relances discrètes mais appuyées, à aller encore plus loin dans l’improvisation, dans l’inventivité. Le contrebassiste fait toujours beaucoup de place à ses amis, c’est un morceau de Gautier Garrigue, Laniakea (un horizon céleste immense) qui poursuit leur discussion, le batteur joue avec les silences, les ruptures de rythmes, suivi, parfois précédé par Manu Codjia. Et l’éléphant rentre en scène, une composition d’Henri Texier des années 70, que l’on peut écouter dans l’album Varech. On l’entend barrir, le pachyderme, grâce à la clarinette basse très boisée, on entend les herbes sèches craquer sous ses pattes grâce aux balais sur les cymbales, grâce aux notes rock et rauques du guitariste, à l’aide du rythme parfait de la contrebasse. Suivront Awa de Manu Codjia, où le guitariste montre ses penchants très rock en un solo digne d’un Jimi Hendrix. Un petit peu de nostalgie avec ce mythique morceau de Duke Ellington, In a sentimental mood, superbement revisité en douceur et subtilité. C’est une composition de Sébastien Texier, Cinecittà, qui conclue ce set époustouflant.
Cet Essential quartet aura, une heure durant porté très haut les couleurs d’un jazz tout à la fois érudit et généreux, où l’on a l’impression que la musique est en train de se fabriquer sous nos yeux, naturellement. La quintessence et l’élégance.
Le 8 aout 2025, Jardin de la Paix, Saint Jean Cap Ferrat Texte : Corinne Naidet Photos : Jacques Lerognon






