#Portrait : Lilian Terry, Oncle Eddie et Maestro Gillespo

Il est 21 heures 15 ce 23 juillet 1966, la soirée inaugurale du 7e Festival International d’Antibes Juan-les-Pins, le pianiste Vincente  »Tete » Montoliu et son trio accueille une jeune chanteuse née au Caire, Lilian Terry, un concert qui va changer le cours de sa carrière quand elle aborde ce jour-là le saxophoniste Johnny Hodges en répétition avec l’orchestre de Duke Ellington...

– Pourriez-vous jouer mon air préféré « Star Crossed Lovers »… ?
– Suivez-moi répond le musicien qui l’a conduite dans la loge du Duke... il me toise du haut en bas et me donne rendez-vous à l’hôtel Provençal…

“Il essaye de me séduire, à mon refus lui expliquant que j’aimerais mieux rester amie… avant de ressortir de l’hôtel on passe devant le piano-bar, le Duke s’assied et me demande de chanter « Lover Man », vous vous rendez compte de mon émoi… et plus encore, le lendemain en concert il reprenait « Star Crossed Lovers… »

Jusqu’à sa mort, Duke Ellington enverra un billet d’avion à chacun de ses concerts à celle qui l’appelait “oncle Eddie”. C’est au cours de ce festival qu’elle rencontre le compositeur de son titre préféré. Billy Strayhorn lui donne le texte, car bien plus tard elle va rêver de l’enregistrer avec un grand nom du jazz. Son voeu se réalise quand sur son chemin il y a le pianiste Tommy Flanagan. Pendant deux décennies elle suit tous les concerts et les festivals européens, de son métier interprète (corps diplomatique) elle propose des portraits de musiciens pour la radio et la télévision italienne, la R.A.I. De tous ses grands moments est paru un livre où l’on découvre comment elle a pu conserver une telle amitié dans ce milieu très masculin où souvent elle abordait avec les musiciens la situation sociale et politique du moment…

“Vous savez il y a le feeling et j’ai toujours profité d’une rencontre afin d’en imaginer une autre avec un proche de celui que j’interrogeais, je pense à Dizzy Gillespie, il s’arrête pour saluer Michel Legrand… Mademoiselle vous chantez dit-il avec humour, oui, je lui réponds, Dizzy Gillespie a compris, il prend sa trompette, Michel Legrand se met au piano et nous chantons « My Funny Valentine ». Avec Dizzy Gillespie ce fût une belle histoire qui nous a lié jusqu’à sa mort, dans la mesure où j’ai dirigé la seule école qui porte son nom ; c’est à Bassano, l’École Populaire de Musique ; il y a aussi les péripéties parfois drôles avec celui que j’appelais Maestro Gillespo et lui me disait Madame Lili

Un jour, en pleine nuit il m’appelle parce qu’il en avait assez d’entendre à la radio le succès de A night in Tunisia que je chantais en… égyptien, sans se souvenir que c’est avec lui que je l’avais enregistré croyant que j’improvisais avec des onomatopées bizarres comme lui seul savait le faire… Cette nationalité, faut croire, m’a ouvert des portes, car à cette époque les journalistes blancs étaient souvent suspects et moi je ne sais pas trop pourquoi, ils me considéraient comme l’une des leurs comme Nina Simone qui au lieu de rester un moment avec moi m’a invité à passer une journée chez elle, aussi avec Ray Charles qui, aveugle, à ma grande stupéfaction prend mon enregistreur, je crains le pire, non, il appuie sur la touche Marche pour le début de notre conversation et l’arrêtera à son gré.”

Elle aime dire qu’elle a eu beaucoup de chance de pouvoir conserver une certaine confiance avec eux comme avec Errol Garner à Naples où elle enregistre une émission en lui disant que le lendemain à Rome elle va chanter pour une oeuvre caritative… Et moi lui dit-il est-ce que je pourrais jouer avec vous ? Elle appelle le producteur qui, bien sûr, accepte et tous les deux rentrent à Rome… Le soir elle chantera avec lui « Misty » Je suis resté des heures à écouter Lilian Terry, la chanteuse, l’interprète, la journaliste productrice, la confidente, une bible unique du jazz qui sur sa terrasse surplombant la Baie des Anges, rêve en pensant à tous ses amis qui doivent encore, dit-elle, jouer sous un autre ciel… Je les embrasse !

www.lilianterry.com

Ecrit par Jean-Pierre Lamouroux

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