Il y a des soirs où la Pinède Gould devient autre chose qu’une salle de concert à ciel ouvert. Ce samedi, sous les pins centenaires et à quelques mètres des vagues de la Méditerranée, Dhafer Youssef a offert à Jazz à Juan un moment suspendu, presque mystique, en présentant son projet « Shiraz » face à un public dont beaucoup, il faut bien l’admettre, patientaient surtout pour Morcheeba, tête d’affiche de cette soirée à double plateau.

20h30. La nuit tombe doucement sur Juan-les-Pins, l’air est encore tiède, chargé des embruns et du parfum de résine des pins. Quand Dhafer Youssef entre en scène avec son oud, un silence particulier s’installe — celui qui précède les grandes messes. On sent immédiatement qu’on ne vient pas assister à un simple concert de jazz, mais à une cérémonie. Dès les premières notes, le musicien tunisien impose son univers : cette fusion rare entre la tradition soufie, les couleurs de la musique arabe et l’improvisation du jazz contemporain le plus exigeant. Sa maîtrise de l’oud est simplement stupéfiante — un instrument qu’il façonne, plie, fait chanter avec une virtuosité qui laisse le public sans voix.

Mais c’est sa voix qui achève de transporter l’assistance ailleurs. Les vocalises orientales de Dhafer Youssef , ces envolées qui évoquent l’appel du muezzin depuis un minaret lointain, créent une atmosphère quasi hypnotique. Le public de la Pinède, habitué aux plus grands noms du jazz mondial, semble découvrir une autre dimension : celle d’une musique spirituelle, presque incantatoire, qui n’a besoin d’aucune traduction pour toucher. Il y a dans cette performance quelque chose qui rappelle les grandes heures de Miles Davis et sa capacité à s’entourer de jeunes musiciens brillants pour repousser les frontières du genre. Dhafer Youssef perpétue cette philosophie avec un groupe d’une fraîcheur et d’une complicité manifestes.

À ses côtés, Daniel García au piano déploie une élégance et une sensibilité harmonique remarquables, tissant des ponts subtils entre les gammes orientales et le langage jazzistique occidental. Mario Rom, à la trompette, apporte une fougue et un lyrisme habité, ses interventions dialoguant avec l’oud dans des échanges d’une intensité rare.

À la basse, Swaéli Mbappé impressionne par sa précision et son groove, ancrant les compositions les plus éthérées dans une pulsation organique et sensuelle. Enfin, derrière les fûts, Tao Ehrlich fait preuve d’une inventivité rythmique constante, capable de passer d’une retenue quasi méditative à des explosions polyrythmiques stupéfiantes.

Au fil du concert, les morceaux du répertoire « Shiraz » se déploient comme autant de tableaux sonores, alternant montées en tension quasi transcendantales et moments de grâce suspendue. Le public, bercé par la brise marine et porté par cette musique qui semble parler à l’âme autant qu’à l’oreille, se laisse happer entièrement. Certains ferment les yeux, d’autres se balancent doucement — la Pinède tout entière semble respirer au rythme du oud.

Cette soirée du 11 juillet s’inscrivait dans une programmation à double face, puisque Dhafer Youssef partageait l’affiche avec le groupe britannique Morcheeba, pour une soirée qui aura su marier les contrastes : d’un côté la spiritualité brute et habitée de Youssef, de l’autre l’énergie trip-hop et pop de Morcheeba. Un pari audacieux de la programmation de Jazz à Juan, qui aura fonctionné à merveille.
