Sophia Domancich, le piano en quatre dimensions

SOPHIA DOMANCICH TRIO WISHES + MARC RIBOT'S CERAMIC DOG |Jazzdor

Sophia Domancich, récemment nommée meilleure pianiste de l’année par notre confrère Jazz Magazine, a publié récemment un très bel album « Wishes » sur le label PeeWee mais, hasard des calendriers de sorties, elle est présente sur trois autres projets comme sidewomen. C’est l’occasion pour le Jazzophone de faire un focus sur cette artiste au travers de ses récentes apparitions discographiques.

De formation classique, sa rencontre avec Bernard Lubat et Steve Lacy orientera son parcours vers le jazz et les musiques improvisées. Elle partagera quelques moments avec des musiciens de la scène de Canterbury, nouvelles influences (jazz)-rock progressif, avant de créer ses premières formations puis de rejoindre l’ONJ de Didier Levallet. Depuis les années 2000, elle enregistre régulièrement avec Simon Goubert, dont le duo « Twofold Head » (PeeWee, 2021) et « Seetu » (PeeWee, 2023) du groupe African Jazz Roots.

C’est ce label qui produit « Wishes », avec deux musiciens américains, Mark Helias à la contrebasse et Éric McPherson à la batterie, pour lesquels elle a écrit les dix titres de l’album. Un petit bijou de piano trio où la compositrice monte un assemblage subtil qui met en valeur chacun des trois instrumentistes et leurs interactions. Une musique riche, complexe et raffinée, d’un jazz contemporain où les séquences improvisées chahutent les mélodies parfois hypnotiques. Les titres « I Wish That I Could Wish and It Will Come True », qui ouvre ce disque, et « Universal Harmony » résument bien, dans leurs noms comme dans leurs structures, les intentions de la pianiste.

Venons-en aux participations de Sophia Domancich avec d’autres artistes. Tout d’abord, dans l’ordre chronologique, le « Coastline » de Matthieu Donarier, paru en septembre chez Yolk Records. Un quartet où il joue du saxophone soprano aux côtés de Simon Goubert à la batterie, Stéphane Kerecki à la contrebasse et au piano, Sophia Domancich… Un projet que le leader a conçu comme un tribut au saxophoniste américain Steve Lacy. Coastline, une composition de celui-ci, sert de fil rouge à l’hommage mais n’est pas jouée sur le disque. Sept thèmes élégants, dépouillés, où la rythmique de Goubert et Kerecki sert de trame au propos du saxophoniste, dans lesquels Sophia Domancich instille, avec discrétion, ses notes, en respons, en contre-chant ou dans des improvisations vives et enjouées. Le soprano est lui aussi allègre, passant des lignes claires d’un jazz classique à des effervescences plus free jazz comme dans « Hidden Ones », où les cymbales de Simon Goubert cinglent à qui mieux-mieux. Un hommage respectueux, naviguant le long de ce littoral musical dans un total esprit de liberté.

Sophia Domancich revient dans un quartet franco-américain, nommé Mobke, monté par le contrebassiste Théo Girard. Un pont transatlantique entre Montreuil et Brooklyn, entre jazz européen et jazz étasunien. Un quartet paritaire avec la batteuse Lesley Mok, le saxophoniste Nick Lyons. C’est le 4e album de Théo Girard, il porte un nom très poétique : « La Rivière Coulera Sans Effort », paru sur le label Discobole. La poésie réside aussi bien dans le nom des morceaux : « Un Chemin Tortueux nest pas Forcément Plus Long » que dans la musique elle-même, où les dialogues contrebasse-piano puis contrebasse-alto évoquent effectivement cette eau qui glisse le long des berges de la rivière, tantôt fluide, tantôt torrentielle dans certains passages à l’archet. Le titre « On se Lève, On se Casse », qui fait probablement allusion au coup de gueule d’Adèle Haenel à la cérémonie des Césars, est totalement survolté, avec un piano pointilliste et nerveux sur un drumming carré. L’album se conclut dans une improvisation de la plus belle eau qui laisse le loisir à chacun des quatre musiciens d’écouter ses compères avec les oreilles, mais surtout avec les doigts.

La dernière galette de ce focus paraît quelques jours avant la mise sous presse de notre journal : « Hypersensitivity » de Christophe Monniot, chez Le Triton. De nouveau un quartet : Felipe Cabrera est à la contrebasse, Denis Charolles aux baguettes et Sophia Domancich au piano, comme il se doit dans cet article. Christophe Monniot joue de nombreux saxophones, du petit sopranino à l’imposant baryton, mais pour cet enregistrement, c’est surtout l’alto que l’on entend. Étonnamment pourtant, après une intro à la contrebasse, c’est une flûte et des piaillements d’oiseaux qui nous permettent d’entrer dans cette hypersensibilité monniotte. Les thèmes qui se succèdent nous donnent une impression de déjà-vu, déjà-entendu donc. C’est particulièrement vrai sur « Blow What », d’où surgissent en catimini, après une longue intro, les fameuses notes du « So What » milesien ; la basse, le piano puis le sax semblent se délecter de triturer puis de s’approprier la légende. L’inventivité de la pianiste, ce toucher si particulier qui revient de disque en disque, pourtant toujours différent, renouvelé. Christophe Monniot lui offre une belle liberté qu’elle lui rend quand ses accords sous-tendent les virevoltes de son saxophone émotif.


Quatre excellentes raisons d’écouter cette pianiste talentueuse.




https://peewee1.bandcamp.com/
https://yolkrecords.bandcamp.com/
https://theogirard.bandcamp.com/
https://christophemonniot-letriton.bandcamp.com/

Ecrit par Jacques Lerognon

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