#LiveReport : Les miscellanées de Jazz à Junas

Junas, c’est plus de soixante musiciens, 3 moments forts par jour, des stages… Ci-dessous, une balade dans les concerts de ces quatre jours.

Pour cette première soirée à Junas, c’est le cri primal – Prima Kanta– qui démarre la 33eme édition de ce festival. Jazz à Junas accueille cette année la Pologne mais fait, comme d’habitude, la place à de nombreuses autres formations. Pour débuter, donc, une musique envoûtante, répétitive pour ce quartet composé de Laurent Rochelle aux sax soprano et clarinette, Rébecca Féron à la  harpe électro-acoustique,

Frédéric Schadoroff au piano et aux synthés et Arnaud Bonnet au violon. Une heure de compositions originales qui font la part belle aux notes égrenées par la harpe, très bien accompagnées par un violon inspiré qui se fait rauque à l’archet et léger en pizzicati. Le saxophone donne beaucoup de chaleur, de rondeur de douceur lorsque les cordes frappées et pincées lancent des trilles éthérés.

De belles plages d’un jazz qui sort des sentes communes.

C’est le projet  Song For Abbey qui clôturera cette première journée. Imaginée amoureusement par la chanteuse Marion Rampal,

ce concert est un hommage vibrant à la chanteuse activiste et militante Abbey Lincoln. Marion Rampal a l’intelligence de ne pas vouloir chanter comme Abbey Lincoln, elle garde son univers vocal pour nous offrir un florilège du répertoire de la chanteuse américaine, ainsi que des morceaux qu’elle affectionnait particulièrement. Sa voix est légèrement voilée, elle parait fragile, et pourtant forte de ses engagements. Très bien soutenue par son complice  Matthis Pascaud– qui a signé les arrangements- à la guitare

 Thibault Gomez au piano ainsi que Simon Tailleu à la contrebasse tandis que Raphaël Chassin rythme les interprétations de sa batterie, Marion Rampal égrène, raconte ses chansons, les vit, les fait vivre dans la nuit. Beaucoup de ferveur sans vénération de mauvais goût, voilà qui aurait plu à la grande Abbey !

Le jeudi, retour place de l’Avenir pour un voyage dans l’espace grâce au Duo Brady, deux violoncellistes, Michèle Pierre et Paul Colomb, deux violoncelles, quatre entités musicales, un talent fou !

Embarquons dans leur soucoupe volante, la terre est désertée, place à La vie d’après ! une dystopie musicale et poétique, où chacun des musiciens explore toutes les sonorités, toutes les parties de leur alter ego, leur violoncelle. Avec eux, c’est tout un orchestre, de la batterie à la guitare électrique, ce sont toutes les strates de musique de Bach à Philip Glass, en passant par un pop rock électrique qui fusent de leur doigts, archets et autre médiator. Eloignons-nous de la terre, Clic Boom pour rencontrer des androïdes et des extra-terrestres. Des interprétations novatrices, inventives qui sont autant d’images sonores, accompagnées d’une gestuelle minimaliste mais qui ajoute à l’univers onirique installé par les deux complices.  Nous irons prendre a glass on Mars  pour terminer en Arctique où l’immensité glacée nous apparait à travers tous les effets que semblent inventer au fur et à mesure les deux violoncellistes grâce à des improvisations inspirées.

Un deuxième rappel pour encore goûter de la générosité de cet ensemble atypique.

Migrons dans les carrières pour profiter d’une fraicheur toute relative.

Il est tard quand le sextet d’Anne Paceo s’installe sur scène. Après deux morceaux- The Edge puis Inside- qui nous « plongent » dans Atlantis, le dernier projet de la batteuse, celle-ci nous explique l’univers de l’album qu’ils vont nous interpréter.  Une découverte de la plongée sous-marine, des sensations essentielles, le « sentiment océanique », il lui faut donc retrouver l’Atlantide !

Cinq explorateurs l’aideront dans cette quête, Cynthia Abraham et sa voix plus stratosphérique qu’abyssale, Maya Cross aux synthés, Gautier Toux au piano et une très belle section cuivre composée de Lilian Millie à la trompette et Christophe Panzani au saxophone ( quelques effets sonores en plus). Un électro jazz planant, des effets de synthés très appuyés, l’incantation des dieux marins, mais très humains et charnels. Anne Paceo abandonnera ses baguettes pour interpréter une chanson d’amour, Love song…Puis elle se réinstalle pour pulser, propulser presque, les morceaux suivants. Cynthia Abrahams et sa voix tout à la fois puissante, un peu sucrée et suave, le sax et la trompette aux sonorités lumineuses, et les synthés et claviers qui entrainent les mélopées vers des tonalités plus électro, plus dynamiques. Il faut malgré tout remonter à la surface, après avoir surfé et dansé sur les dernières vagues des compostions, l’immersion se termine, et même les cigales se turent !

Après la touffeur du jeudi, un petit air frais accompagne l’entrée du trio  GIGIGI en début de soirée, vendredi.

Anna Bouchet à la clarinette basse, Teresa Bertoni à la guitare et le batteur Matteo Stefani. Une jeune formation qui explore, expérimente grâce de nombreux samplers, mais aussi en s’accompagnant d’un chant particulier entre psalmodies et rock alternatif.  Un répertoire très varié, que l’on pourrait qualifier d’électro-jazz-rock-punk tant ils brouillent et entremêlent les frontières de ces différents genres.

La fin de soirée sera très festive avec le quintet de Léon Phal au saxophone, Zacharie Ksyk à la trompette,  Gauthier Toux aux claviersArthur Alard à la batterie, Rémi Bouyssière à la contrebasse .

Ils installent instantanément une dynamique sonore, un groove funky grâce aux claviers de  Gauthier Toux, bientôt rejoint par le très beau duo sax-trompette, le groupe envahit immédiatement l’espace et le temps grâce à des rythmes très métissés. Un « blobʺ, ainsi pourrait- on qualifier cet ensemble où chacun joue magnifiquement bien sa partition (en s’en éloignant pour des improvisations ludiques) tout en fusionnant organiquement au fur et à mesure du concert. Les pulsations insufflées par le batteur et le contrebassiste sont un paysage dans lequel les soufflants et les claviers créent des couleurs qui claquent, qui explosent, ou qui se font tendres et douces sous les sons chaleureux du sax ténor de Léon Phal.

Le groupe interprète, pour la première fois semble-t-il, des morceaux de leur futur album Bodies and Ideas, qui sortira le 25 septembre. Du swing à la poésie, du funk à l’électro, les possibles sont infinis. Mais bien explorées par ce club des cinq.

Le moment le plus intimiste, et peut être le plus émouvant, c’est au Temple de Junas que le public le connaitra : Daniel Humair, en voix, aux baguettes et aux balais… et sous sa lumière puisqu’il a créé les vitraux qui éclairent ce lieu consacré. Il fut d’abord question de sa biographie avec le journaliste Julien Le Gros et Frédérick Grasser-Humair où le batteur évoque ses joies, ses énervements… et sa batterie de cuisine. Et puis l’enchantement lorsque Vincent Lê Quang le rejoint pour une conversation alerte et inspirée.

Une magnifique interprétation de Mutinerie de Michel Portal, des oignons de Sydney Bechet ou plutôt une fondue de ces bulbes à l’aune de l’inventivité et de la qualité des improvisations du saxophoniste et du batteur. Tout en émotion, From Time To Time Free, les deux artistes revisitent totalement l’univers de Joachim Kühn avec qui Daniel Huamir interpréta souvent ce morceau. Et en final un beau cadeau pour le public, trois superbes ballades, trois films, Il Était Une Fois l’Amérique, Voyage Au Bout de l’Enfer et La Porte du Paradis. Et nous y étions bien, dans ce paradis !

Un Eden musical qui doit bien exister puisque les cieux restèrent sans nuage pour la venue d’Avishaï Cohen dans les carrières.

Une ambiance incroyable puisque plus de mille personnes attendent avec impatience le contrebassiste et son trio. La formation classique, qui a donné tant d’enregistrements d’anthologie : ici, réinventé par Avishai Cohen à la contrebasse, le jeune Itay Simhovich  au piano et Jeff Ballard à la batterie.

Un modèle d’élégance, d’équilibre, pas une note qui n’ait du sens. Nous entendrons évidemment des morceaux du dernier album Eternel Child (un morceau de Chick Corea, avec qui Avishai a fait pratiquement ses premiers pas), enregistré avec le batteur Eviatar Slivnik, mais Jeff Ballard, qui a longtemps suivi Brad Mehldau  se coule à la perfection dans les mélodies et les silences du contrebassiste. Et cet « éternel enfant » nous raconte tant d’histoires, qu’il partage finement avec le pianiste et le batteur, chacun ajoutant ses mots, ses propres contes. Mais c’est peut-être quand ils sont à l’unisson que l’intensité de leur musique est le plus palpable. Avishai Cohen, une vedette dans le circuit du jazz, n’en rajoute pas, ne démontre rien du tout, il n’en a pas besoin, il a un talent fou, une inventivité avec sa contrebasse qui n’enlève aucune émotion, et reste en écoute totale avec son public. Qui aura droit bien sûr, à la fin, au morceau fétiche Remembering, issu de l’album At Home.

Ces miscellanées vous retracent donc quatre jours intenses où le jazz est fêté, célébré par l’ensemble des organisateurs et des 106 bénévoles à Junas, petit village de résistants à la morosité culturelle ambiante. Elles ne peuvent retranscrire l’ambiance chaleureuse, amicale, enthousiaste que chaque participant- musicien ou spectateur- ressent comme une bouffée d’air pur, chassant des miasmes nauséabonds. Alors, chapeau bas, Junas !

Du 22 au 25 juillet - Place de l’Avenir & Carrières de Junas - Junas

Texte : Corinne Naidet

Photos : Jacques Lerognon
Ecrit par Corinne Naidet

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